samedi 29 août 2020

Le vrai pouvoir est hors de portée

 


Il appartient à l'essence du pouvoir authentique d'échapper à toutes représailles, de jouir d'une forme d’inaccessibilité qui le rend insaisissable. Le vrai pouvoir est hors de portée car il est occulte par nature. Ce qui est à proximité de votre toucher n'est que succédanés. Pour voir le pouvoir se manifester, il vous faudra l'y pousser, le provoquer, le harceler sans cesse, l'y contraindre et pour y parvenir, vous fondre vous-mêmes dans l'obscurité jusqu'à ramper vers lui. L'anonymat est le véritable privilège des Hommes de pouvoir. La célébrité est une impuissance célébrée, le sort commun de tous les pantins. Frapper au cœur du pouvoir, c'est parvenir à traîner ses acteurs en pleine lumière, à la vue de tous. Cela suffit. La lumière brûle les créatures des ténèbres plus rapidement qu'une pluie de flèches enflammées décochée par une armée d'archers.

samedi 1 août 2020

Ibrahim, destructeur d’idoles et figure héroïque du monothéisme



Dans les mosquées du monde musulman, l’accomplissement de la prière de l’aïd al-adha est suivi d’un prêche de rappel sur le sacrifice, son récit, ses rites et ce qu’il signifie.
Généralement, il est retenu de ce récit le sens coranique de la soumission à Dieu dans sa forme radicale et accomplie.
Dieu inspire en songe à Ibrahim 1 d’immoler son fils.
L’Homme partage ce songe avec son fils et, après avoir constaté sa propre soumission à cette inspiration divine, se prépare à sacrifier son fils.
Au moment fatal, le geste du Messager est remplacé par une offrande sacrificielle de grande valeur dit le Coran.

Ce sens est bien évidemment juste.
Il correspond en tous points au récit de la sourate 37, versets 102 à 108 (as-sâffât).
Mais le rappel qui en est fait ne témoigne pas précisément de la profondeur et de l’intensité de l’épreuve abrahamique.
Le cataclysme intérieur du sacrifice
Ce que l’on peut remarquer de prime abord est la modalité de transmission de l’injonction ou de la mise à l’épreuve divine : le songe.
L’expression coranique « fi manami » indique tout autant le lieu que le temps du repos ou du sommeil.
Cela peut évoquer un songe, une rêverie ou un état latent survenu au moment où Ibrahim se met en marche avec son fils.
Cette modalité de l’inspiration divine a donc transité par l’image vivante, la représentation vivace d’une action suggérée, et non par un commandement oral explicite.
Si le songe est bien une modalité de l’inspiration divine reconnue comme telle par l’Ecriture (al Kitab), sa nature symbolique lui confère déjà une singularité qui la distingue en tant que telle de l’inspiration orale.
Elle témoigne certainement de la pédagogie divine et de la délicatesse face à un ordre qui choque 2 et bouleverse la conscience.



Le songe est aussi ce qui fait songer, penser l’Homme et c’est ce que démontre le récit coranique dans l’appel du père au fils : « Regardes ce que tu y vois » au sens de « Qu’en penses-tu ? ».
Le songe divin a constitué de ce fait une approche appropriée destinée à réveiller en Abraham (Ibrahim) et son fils une interrogation métaphysique profonde.
En ce sens, ce songe qui est chez le prophète un langage divin, est en soi un cataclysme.
En lui inspirant de commettre un infanticide, en lui suggérant de Lui sacrifier sa progéniture, une partie de lui-même, sa descendance, sa postérité, son héritage et son avenir, le songe inspiré met à l’épreuve tout l’édifice de sa foi, toute sa conception personnelle de Dieu, sa confiance en son Jugement et en sa Bonté et tout le fondement de sa morale et de sa connaissance du Bien et du Mal.
Ibrahim, le destructeur d’idoles


C’est assurément un tel cataclysme intérieur qu’Ibrahim a dû affronter et dont il a su admirablement triompher.
Conscient qu’il était éprouvé, empreint d’une certitude et d’une confiance inégalable en Dieu, une confiance fondée sur une connaissance certaine d’ordre spirituelle acquise dans la proximité avec Dieu (al khalil), une connaissance du cœur, Ibrahim et son fils ont fait au cours de ce qu’on appelle le sacrifice, l’épreuve de la prophétie qui est celle de la mise à nu radicale devant Dieu.
Rien hormis Lui ne doit siéger dans le cœur de l’Homme. Le sacrifice a constitué, sous ce rapport, un baptême du feu pour le fils, une confirmation pour le père.
Mais pour saisir le sens de ce sacrifice, il est essentiel de comprendre et de resituer la globalité de la fonction d’Ibrahim, père et fondement des trois monothéismes contemporains.
Ibrahim est le destructeur d’idoles, celui qui met un terme au règne des illusions, des faux-semblants (idole signifie étymologiquement l’image 3, le spectre), celui qui entre en guerre ouverte contre le paganisme et qui a inauguré une ère de défection du polythéisme, qui ne sera parachevée que bien plus tard, par l’apostolat muhammadien.

Les quatre étapes du cheminement abrahamique

Cette fonction a été l’œuvre de sa vie et le Coran rappelle ce qui en furent les différentes étapes, chaque épreuve étant plus difficile que la précédente.
La méditation et l’interrogation profonde ont initié la première de ces étapes.
Abraham s’interroge sur Dieu et après avoir successivement constaté qu’il ne se trouvait ni dans l’astre, ni dans la lune, ni même dans le Soleil, c’est sur la route spirituelle qui mène vers l’Infini qu’il finit par rencontrer son Seigneur.
Cette première étape, cardinale, est celle de l’éradication des germes de l’idolâtrie naturaliste dans son esprit.
Dieu n’est ni un phénomène, ni un astre, ni une chose quelconque.
Il Transcende absolument tout, par essence et par excellence.
L’apostolat exercé au sein de son peuple a été la seconde de ces étapes. Elle inaugure la vie de témoignage du Divin porté par le prophète/messager et se définit par le combat mené contre l’absurdité de l’idolâtrie et du paganisme.
Un combat d’abord mené par la rhétorique sollicitant la raison et le bon sens de ses compatriotes.

L’interpellation verbale ne suffisant pas, face à l’aveuglement de ses pairs, Abraham, joignant l’acte à la parole, détruit les idoles du temple et place l’outil utilisé sur la tête de la principale statue vénérée par son peuple.
Questionné sur sa responsabilité, l’homme recourt à l’ironie en rejetant la faute sur la statue.
Le recours au stratagème et à l’ironie sont les modalités choisies par Abraham pour mettre à nu l’absurdité païenne dans l’esprit même de ses congénères, son père Azar en tête.
Le prix de la vérité
Mais la victoire symbolique de la Vérité sur l’erreur a un prix : le peuple de Ibrahim ne lui pardonne pas d’avoir détruit l’image de ses divinités de marbre et d’en avoir aboli l’illusion.
Les appels du fils au père n’y changeront rien : Ibrahim doit choisir la route de l’exil car « nul n’est prophète en son pays. »
Les attaches au pays natal et au père sont rompues. Ce qui est fondé sur l’illusion et le mensonge est sans postérité.
Une filiation spirituelle est rompue, pour en bâtir bientôt une autre, plus pérenne.
La troisième étape qui finalise la seconde, a été la lutte intellectuelle et spirituelle du Messager contre la tyrannie de Nemrod et de son propre peuple.

Le chasseur biblique devenu roi n’est pas coraniquement nommé sous son nom mais sous sa fonction et sous son ambition démesurée de s’arroger la souveraineté divine.
La confrontation fut en premier lieu intellectuelle.
Dieu est le Maître de la Vie et de la Mort rappelle Abraham à un homme consumé par l’orgueil du pouvoir.
Nemrod (la racine hébraïque de son nom indique le même sens que l’arabe : insoumis, rebelle, obstiné) conteste l’affirmation, et selon une tradition prophétique, pour lui prouver le contraire, amène deux hommes, en fait exécuter un et gracie l’autre.
Dieu fait lever le soleil à l’est et le fait coucher à l’ouest, lui rétorque Abraham, lui suggérant de faire le contraire.
La colère du tyran (en arabe, taghout signifie à la fois idole, tyran – taghiya –, et de manière générale l’idée de dépasser les limites, la mesure, ce qui rappelle le sens de l’hubris grecque) associée à celle de son peuple, conduisent Ibrahim sur un bûcher, épreuve physique et spirituelle s’il en est, dont il sera sauvé par Dieu lui-même (« Ô feu ! Sois paix et fraîcheur sur Ibrahim », relate le Coran).
Le sacrifice du fils : sens et finalités

La dernière étape est donc celle du sacrifice du fils. Après avoir été éprouvé par son père, son peuple, son roi, Ibrahim l’est par son fils.
Ici, l’épreuve consiste à déraciner l’amour du fils pour le replacer à sa juste position de fleur ou de fruit de l’arbre.
La racine est le fondement, l’équivalent du principe spirituel, et cette racine et ce principe ne peuvent être que l’amour de Dieu, ou autrement dit, l’amour de l’Amour, le fruit ou la fleur ne pouvant se substituer à la racine qui les a fait naître.
En s’associant à la décision de son père, le fils obtient par conséquent lui-même le privilège de la racine prophétique qui enfantera d’autres racines.
L’idole filiale est défaite. La seule et authentique filiation est spirituelle car elle ne meurt jamais.  C’est en renonçant à cette filiation temporelle que le Messager la sauva spirituellement.
Cette dernière observation nous amène à rappeler que le sacrifice factice du fils est amené à clore définitivement la pratique idolâtre des sacrifices humains.

Le fils, c’est-à-dire l’enfant, symbolise l’innocence et le substitut final de l’offrande signifie l’interdiction catégorique de tout meurtre sacrificiel, et au-delà, du meurtre des innocents.
Au terme de toutes ces étapes, en complétant son abandon confiant et patient en Dieu, en s’en remettant radicalement à Lui, en allant au bout de son épreuve ultime, Abraham a gagné le statut insigne de modèle prophétique des Nations que Dieu lui accorde dans la Bible et le Coran.
Il fonde avec son fils le premier Temple consacré au Dieu unique (la Kaaba, cube, symbole du fondement solide et l’une des formes géométriques parfaites, avec le cercle et la sphère 4) qui deviendra, à l’image de son fondateur, la pierre de touche du monothéisme universel.


L’un des enseignements majeurs de cette ultime initiation abrahamique n’est pas le moindre : toute quête authentique de la Vérité et de l’Absolu implique des sacrifices.
C’est à la mesure des sacrifices qui lui sont consenties que le mourid (celui qui veut et aspire à) peut espérer atteindre cette vérité en la réalisant lui-même.
En se dressant face à son père, tout en l’exhortant affectueusement, en ayant conjointement offert l’amour de son fils (le fils participe volontairement du don de son existence qui n’est que restitution du dépôt) à la Source de toute vie, en s’étant résout au choix toujours douloureux de l’exil de sa propre terre, Abraham s’est élevé et hissé au rang de père des Nations, a engendré des multitudes de fils spirituels et s’est établi sur toutes les terres du monde.
La vérité comme accomplissement
Ce n’est pas un hasard si le terme « sadaqta » (Tu as « authentifié » la vision, en référence au songe, c’est-à-dire, tu as reconnu sa vérité) est employé dans le verset 105 de la sourate 37. Ce verbe signifie dire la vérité, avoir raison ou ajouter foi en quelqu’un.
Mais sa forme verbale active comporte une connotation plus marquée qui signifie réaliser et accomplir la chose.
Ce sens se prête ici parfaitement au cheminement spirituel du prophète/messager qui a réalisé au cours de ces différentes étapes la Vérité divine dans toutes ses dimensions (introspective, méditative, spirituelle, intellectuelle et spéculative, psychologique et éthique, physique, etc.)

Quant à sa forme nominale, la même racine signifie offrande volontaire et spontanée, don gratuit.
L’offrande est double. Le sacrifice extérieur est avant toute chose un sacrifice intérieur.
Il est don de soi, sacrifice de son égo, de ses passions (peur et amour) pour l’amour de Dieu, c’est-à-dire l’amour de la Vérité vivante.
Toute quête de la connaissance implique des sacrifices. Les sacrifices sont des clés qui ouvrent à l’itinérant la voie vers la Vérité.
Elles en forment les conditions d’accès car toute chose possède ses conditions et la Vérité a ses droits (autre sens du mot Haqq).
Cet accès et cette connaissance le conduisent à son tour vers l’amour de la Vérité, qui n’est plus un élément théorique et abstrait, extérieur et lointain, une image (idole), mais une chose réalisée de l’intérieur, vécue et manifeste : une Réalité vivante 5 !

Fouad Bahri

Notes :
1-Nous mentionnons alternativement les formes Ibrahim et Abraham. La première forme pour distinguer les enseignements et les récits caractéristiques mis en valeur par l’islam et qu’on ne retrouve pas sous cette forme dans la Bible. La seconde pour valoriser la dimension inter-religieuse de la figure abrahamique.
2-Certaines interprétations modernes de théologiens ou écrivains musulmans témoignent d’un sentiment de malaise. Le récit du sacrifice bouscule la raison et pousse la conscience à sortir de sa zone de confort morale.
Pour se dé-saisir de cette confrontation avec le sacrifice, ces auteurs ont choisi de se réfugier dans des interprétations profanes psychanalytiques, alors même que cette discipline ne jouit plus d’aucune reconnaissance scientifique.
D’autres ont choisi la lecture ésotérique au troisième degré, qui offre une certaine rupture avec la trame réelle du sacrifice. Dans les deux cas, il s’agit d’une démission ou d’une stratégie de contournement de la pureté divine du Réel qui sous sa forme radicale brûle toujours les ailes de l’insouciance profane.
Un témoignage de plus de la volonté contemporaine de sacrifier l’essence et le sens au profit d’une forme vide de toute signification.
3-Cet aspect essentiel de l’idolâtrie nous rappelle qu’elle est plus que jamais pour nous une réalité d’actualité, et non le vestige oublié d’un passé antique, à l’heure des nouvelles technologies et de la civilisation de l’image et du son.
4-Sur le symbolisme de la Kaaba, nous reproduisons cette note de Guénon, extraite de l’ouvrage posthume Aperçus sur l’Ésotérisme islamique et le Taoïsme, éd. Gallimard, 1973. « Cette convergence est figurée par celle de la qiblah (orientation rituelle) de tous les lieux vers la Kaabah, qui est la « maison de Dieu » (Beit Allah), et dont la forme est celle d’un cube (image de la stabilité) occupant le centre d’une circonférence qui est la coupe terrestre (humaine) de la sphère de l’Existence universelle. »
5-Haqiqah signifie successivement vrai, vérité, réalité et « être apte ou digne d’une chose ».


Repenser la pratique du sacrifice



L’aïd al-adha commémore un événement religieux qui aura eu un retentissement universel : le sacrifice d’Ibrahim.
Dieu inspira en songe à son Messager de sacrifier son fils. Le Messager, troublé par le songe, consulte son fils. 
Le fils, pleinement convaincu, lui enjoint de faire ce qui lui a été demandé. Au moment fatidique, Dieu substitue un bélier au fils. L’épreuve s’élève au symbole.
Que reste-t-il de ces enseignements ? Pas grand chose. 

L’aïd al-adha est devenue depuis longtemps la fête du mouton, un moment où tels des carnivores voraces nous nous goinfrons de victuailles, de méchouis, de grillades, de bouzelouf, en passant pleinement à côté du sens profond de l’événement commémoré. 

Si ventre affamé n’a point d’oreilles, estomac gavé n’a point d’entendement.

Cette orgie de table est d’autant moins conforme à l’éthique de l’islam qu’elle est elle-même précédée d’une petite apocalypse de ces bestiaux à laine sacrifiés de plus en plus jeunes. 

A tel point que des certificateurs réputés comme AVS ont renoncé à certifier les bêtes de l’aïd, vu leur trop jeune âge. Trop d’agneaux, trop de bêtes, trop de gaspillage… A quoi cela rime-t-il ?

Nous ne remettons pas le rite de l’aïd al-adha en question, nous signalons le fait que ce rite n’a plus de sens pour nous et qu’il convient de lui restituer ce que nous lui avons confisqué, car in fine qu’est-ce que l’aïd al-adha ?
Célébrer l’aïd al adha, c’est se souvenir du geste héroïque de notre père Ibrahim. 
C’est se rappeler, au-delà des apparences trompeuses, la confiance indéfectible qu’un homme et son fils exprimèrent envers la bienveillance et la miséricorde de Dieu.
Célébrer l’aïd al-adha, c’est comprendre que ce monde est illusion, que les choses ne sont pas ce qu’elles semblent être à première vue et que toute réalité, de la plus insignifiante à la plus importante, se trouve sous la coupe de Dieu.
C’est pour avoir oublié tout cela que l’aïd-al adha est devenue, non pas cette fête de la miséricorde divine qu’elle pouvait être, non pas la fête du geste héroïque abrahamique, ou celle de la patience inexpugnable du fils mais la fête du mouton, c’est à dire la fête du substitut à l’image de tout ce que nous lui avons substitué.
Nous avons sacrifié le sens de cette commémoration pour la consommation d’un mouton.
« Je pense qu’il faut libérer Abraham des carcasses de moutons pour le rehausser dans la force de la foi, là où Dieu nous l’a indiqué dans nos Textes juifs, chrétiens et musulmans. Un niveau plus spirituel, conforme à l’évolution de notre conscience collective », écrivait il y a deux ans mon ami et journaliste Amara Bamba.
Cette pléthore de carcasses qui viennent gorger des congélateurs qui ne savent plus quoi en faire nous appellent sans doute aucun à marquer l’arrêt et à penser le sens de ce que nous faisons.
Il est bien temps de limiter cette boucherie et de procéder différemment. 
En divisant par deux, trois ou quatre le nombre d’immolation, nous pourrions sacrifier avec d’autres (voisins, amis, proches) une seule bête, la partager en deux, trois ou quatre parties, en consommer une part, en offrir une autre.
Cette manière d’aborder le sacrifice serait plus économique biologiquement et financièrement, et plus rentable éthiquement et socialement par la dynamique de partage qu’elle générerait. 
Entre les appels à la profusion et les tentations de l’abolition, il y a une voie médiane. Empruntons-là.
Fouad Bahri