vendredi 29 décembre 2017

Le déclin des Modernes vu par Hölderlin



Le poète allemand portait un jugement sévère sur son peuple mais, au détour de ses mots, se profilent autant de vérités déjà annonciatrices de notre époque. Sur le matérialisme marchand, la dégradation de la nature et des esprits, les mots du poète extraits de son "Hypérion ou l'Ermite en Grèce" n'ont pas pris une ride. 

"Je ne connais pas de peuple plus abâtardi que les Allemands. J’y vois des artisans, des philosophes, des prêtres, des maîtres et des serviteurs, des adolescents et des gens de l’âge mûr ; j’y cherche en vain des hommes. ― C’est tout comme sur un champ de bataille couvert de membres épars, tandis que le sang se perd dans la poussière.

Chacun y fait son affaire, me diras-tu, et je dis comme toi ; mais au moins qu’il les fasse bien ; qu’il n’étouffe point les qualités qui ne se rapportent pas directement à son titre ; qu’il n’affecte pas de se restreindre scrupuleusement dans la sphère qui lui est assignée ; qu’il soit avec amour, avec énergie ce qu’il pourra être, ― alors il sera à ses affaires en esprit et en vérité.

Se trouve-t-il dans une position où l’esprit est forcément enchaîné, qu’il en sorte au plus vite, et se mette à la charrue. ― Mais tes Allemands s’en tiennent volontiers au nécessaire, et voilà pourquoi ils restent à moitié chemin, ne produisent rien de grand, de digne de la liberté. Encore passe, si ces hommes n’étaient pas insensibles au beau, s’ils n’étaient pas sortis complément des voies de la nature !

Les vertus des anciens ne sont que des vices brillants, articulait, un jour, je ne sais quelle langue de vipère, et pourtant leurs vices mêmes sont des vertus, car on y remarque de la candeur et une conviction profonde.

Mais les vertus des Allemands sont un mal brillant, et rien de plus ; elles sont arrachées par la crainte à des cœurs corrompus, et ne satisfont point une âme pure qui ne supporte pas les dissonances
affreuses de la vie monotone et disciplinée de ces gens.

Je t’assure, mon ami, il n’y a rien de sacré que ce peuple ne profane et ne dégrade dans des vues intéressées. Ces barbares poussent la cupidité au point de faire métier et marchandise de ce que les sauvages mêmes ne dégraderaient pas, et ils n’en peuvent rien ; car partout où l’homme est dressé, il reste dans l’ornière, il ne cherche que son intérêt et n’est plus susceptible d’enthousiasme. Le plaisir, l’amour, la prière, la grande fête expiatoire qui lave les péchés, les doux rayons du soleil qui enchantent le captif et adoucissent le fiel du misanthrope, le papillon qui sort de sa prison, l’abeille qui butine, rien ne fait sortir l’Allemand de son assiette ordinaire, il ne lève pas même la tête pour voir le temps qu’il fait.



Mais tu le jugeras, ô sainte nature ! Car encore s’ils étaient modestes ces Allemands ; s’ils n’avaient pas la prétention qu’on dût les imiter ; s’ils ne ravalaient pas quiconque ne pense pas comme eux, ou seulement si, en ravalant les autres, ils ne tuaient pas l’esprit divin !

J’exagère peut-être ? Mais l’air que vous respirez ne vaut-il mieux que vos discours ? Les rayons du soleil ne sont-ils pas plus généreux que vos savants ? Les sources et la rosée rafraîchissent vos bosquets ; en faites-vous autant ? Hélas ! Vous savez donner la mort, mais il n’y a que l’amour qui donne la vie ; l’amour qui ne vient pas de vous et que vous n’avez jamais ressenti. Vous songez à échapper à la destinée, et vous ne la comprenez pas, si la dialectique ne vous en fournit la solution ; ― en attendant les astres roulent paisiblement dans leurs orbites. Vous dégradez, vous déchirez la nature qui vous porte dans ses bras ; mais elle conserve sa jeunesse immortelle ; vous ne changerez ni son automne, ni son printemps, vous n’empoisonnerez pas le souffle qui l’anime. Oh ! elle doit être divine, parce que vous êtes des artisans de destruction et qu’elle résiste à vos efforts !

C’est un spectacle déchirant de voir vos poètes, vos artistes et ceux d’entre vous qui se prosternent devant le génie du beau ! les malheureux ! ils vivent comme des étrangers dans leur propre maison, semblables à Ulysse, mendiant au seuil de son palais, et traité de vagabond par une horde de parasites. Vos jeunes amis des muses sont pleins de joie, d’amour et d’espérance. Sept ans plus tard, ils errent, froids et immobiles, comme des ombres évoquées du noir Tartare ; ils sont comme la terre couverte de sel par l’ennemi qui veut que l’herbe ne pousse plus.

Et s’ils accordent leur lyre, malheur à ceux qui les entendent, qui comprennent leur lutte avec les barbares dont ils sont environnés. Rien n’est parfait sur la terre ; c’est le dicton des Allemands.
A la bonne heure, si ces réprouvés disaient, que chez eux rien n’est parfait, parce qu’ils gâtent tout ce qu’ils touchent, et touchent tout de leurs mains grossières ; parce que rien ne réussit chez eux ; parce qu’ils conspuent la divine nature ; parce que leur vie est pitoyable et discordante ; parce qu’ils méprisent le génie qui ennoblit les actions, qui soulage les peines de la vie, qui entretient la paix dans toutes les classes de la société. C’est aussi par cette raison qu’ils craignent tant la mort, et souffrent tous les affronts. Ils ne connaissent rien qui soit au-dessus des jouissances matérielles.



Ô Bellarmin ! Le peuple qui vénère le beau, qui l’honore dans ceux qui le produisent, est animé d’un esprit généreux. L’âme s’ouvre, l’amour-propre disparaît, les cœurs se dilatent et l’enthousiasme fait des héros. La terre occupée par ce peuple est la patrie commune de tous les hommes, et l’étranger y vient en toute confiance. Mais là où la divine nature est outragée comme chez vous, la vie n’a plus de charme, et toute autre planète est préférable à la terre. Les hommes créés à l’image de Dieu deviennent de jour en jour plus misérables, plus hideux ; la servilité s’empare des cœurs ; la force brutale l’emporte ; les désirs augmentent avec les peines et la détresse avec les raffinements du luxe ; les présents de la terre se changent en malédictions et Dieu retire sa grâce à lui.

Malheur à l’étranger qui arrive chez ce peuple avec une âme ardente ! Trois fois malheureux celui qui, comme moi, poussé par sa douleur, viendrait lui demander un asile !

jeudi 9 novembre 2017

Manifeste pour une médication informative


Notre vie est saturée d’information au détriment du savoir. La reproduction en boucle de la négativité des informations et des opinions sur les réseaux sociaux construit une nouvelle ère pour la conscience pessimiste de l’humanité. Comment comprendre cette évolution, et surtout, comment échapper à ses effets délétères ? C’est tout l’objet de ce manifeste de Fouad Bahri qui tente de réinscrire les notions de bien, de sociabilité positive et d’émulation au cœur de cette double problématique de l’information et des réseaux sociaux.
L’information est un produit à consommer avec modération. Ce slogan, de première importance pour la santé des internautes, n’est affiché nulle part. Au coeur de la vaste industrie des nouvelles technologies et des interminables autoroutes de l’information qui, 24h sur 24, se fraient, en flux ininterrompu, un chemin jusque dans les arcanes les plus secrètes de l’âme, du coeur et de l’esprit humain, se joue un enjeu secret, invisible, intime et salutaire : quel type d’humanité allons-nous choisir d’incarner ?

Une bien vaste question que nous vous proposons d’aborder très brièvement sous l’angle de la santé mentale, psychologique et culturelle de l’homo technologicus que nous sommes devenus à la (dé)faveur des mutations soudaines et compulsives du capitalisme marchand et de la science dressée et domestiquée à des fins ouvertement mercantiles. Nous vivons à l’ère de l’information globale, totale. Information en continu, réseaux sociaux (facebook, twitter, Whatsapp, instagram, messenger), vidéos en ligne : nous mangeons de l’information matin, midi et soir. Ce mode de fonctionnement addictif, cristallisé par l’utilisation du smartphone, a généré et génèrera de plus en plus toutes sortes de pathologie dont nous ignorons à ce jour l’ampleur de la gravité.
Le cercle vicieux de l’information continuelle
Ainsi de l’anxiété conçue par les chaînes d’information en continu qui produisent en boucle des heures durant, voire des jours, la même information ou le même type d’information. Le «stress dû aux informations sur des catastrophes peut avoir un impact négatif très important sur la santé mentale et émotionnelle, et les effets peuvent durer plus longtemps que les gens ne l’imaginent», témoignait la journaliste spécialisée de Forbes Tara Haelle.

Dans un autre article, publié par Slate, intitulé « Comment aider son cerveau à générer de nouveaux neurones », Pierre-Marie Liedo mettait en garde contre « l’infobésité » générée par le trop plein d’information. « Aujourd’hui, écrivait-il, nous sommes confrontés à un vrai problème. Nous vivons dans un écosystème numérique où, sans rien faire, nous sommes bombardés d’informations. Il nous faut apprendre à lutter contre ce trop-plein. Nous sommes abonnés à des blogs, des lettres. Nos téléphones sonnent, vibrent. On s’aperçoit que ce type d’information, qui nous conduit juste à savoir, est délétère. Le cerveau bombardé d’informations, qui sait mais n’a pas compris, est condamné à l’anxiété. En tant que sujet, je deviens un spectateur, au lieu d’être un acteur ». Pour y remédier, l’auteur suggérait la méthode du filtrage préventif, celle qui consiste à « trier l’information utile, c’est-à-dire l’information qui nous fait comprendre, et de laisser de côté l’information futile, qui nous fait juste savoir. Celle-là, on n’en veut plus. Dit autrement, mon deuxième principe nous invite à lutter contre l’infobésité ». Cette suggestion ne suffit plus. Face à l’ampleur du problème, la fondation d’une méthode de soin, de prévention et d’accompagnement curatif de toutes les pathologies créées par l’anarchie informative, s’impose, ce que nous appelons médication informative.
Terrorisme, chômage, meurtre et faits divers, mensonges et dévoiements politiques, guerres : le consommateur d’information du XIXe siècle est un être passif, dépressif, fataliste et irrémédiablement tourné vers la consommation compensatoire de l’achat compulsif destiné à le soulager, de manière provisoire et précaire, de la folie du monde
A cette fin, deux niveaux d’intervention doivent être distingués. Celui de la production d’information journalistique diffusée par les médias. Celui de l’usage et de la production de contenu personnel sur les réseaux sociaux. Sur le premier point, nous proposons, au titre de professionnel de l’information et de l’expertise qu’une pratique continue de l’information nous a conféré, ceci : la production diffuse d’une contre-information psychologique, qui, sur le plan du contenu, est une information comme une autre, mais qui diffère quant à la nature de sa réception et quant à ses effets psychologiques. Nous faisons tout simplement référence à la nature de l’information qui est régulièrement produite dans les médias, information qui a la caractéristique d’être massivement négative, anxiogène et qui participe de la construction massive d’une conscience pessimiste du monde. Terrorisme, chômage, meurtre et faits divers, mensonges et dévoiements politiques, guerres : le consommateur d’information du XIXe siècle est un être passif, dépressif, fataliste et irrémédiablement tourné vers la consommation compensatoire de l’achat compulsif destiné à le soulager, de manière provisoire et précaire, de la folie du monde.
La suprématie de la négativité
La négativité quasi exclusive du statut de l’information crée un univers de non sens, de détresse psychologique, de neurasthénie morale qui se répercute sur le type d’humanité que nous incarnons. Le buzz, l’effet d’audience, le conflit, le scandale, la violence et la pornographie, sont recherchés et encouragés pour faire affluer comme un essaim d’abeille ce flux de consommateurs dont les grands groupes médiatiques espèrent recueillir le capital, nectar mielleux dont ils se gavent en permanence. Sur le plan technique, une information désigne en journalisme, un fait nouveau, singulier, qui tranche de la banalité du quotidien. Cette acception désigne en principe la nouveauté positive ou négative. Or, la pratique du métier a semble-t-il favorisé davantage la seconde sur la première. Le fameux dicton « on ne parle que des trains qui arrivent en retard, jamais de ceux qui arrivent à l’heure » fait référence à cette négativité.

Est-ce parce qu’une bonne nouvelle, dans un environnement entièrement marchandisé, générerait psychologiquement moins d’achat qu’une mauvaise nouvelle ? Qu’elle favoriserait l’esprit collectif, la solidarité, qu’elle nourrirait l’espoir et engendrerait un au-delà de soi, quant une mauvaise nouvelle pousserait au repli vers soi, à l’hyper-individualisme qui porte dans son principe la multiplication de l’achat et de manière plus approfondie, empêche la réflexion et la résistance intellectuelle, spirituelle et morale qu’il faudrait opposer nécessairement à cet ordre idéologique totalitaire qu’est le libéralisme exponentiel ? Cette réflexion excède largement la longueur d’un article mais il faudrait relier ce constat à l’abrutissement massif des esprits planifié par les grilles de programmes télé dont la médiocrité et l’indécence ont franchi des abîmes insoupçonnés à ce jour. Ou encore, l’effondrement du niveau scolaire, programmé par l’Education nationale qui a supprimé, avec la disparition des notes et du redoublement, toute référence, tout point d’appui, privant ainsi l’enfant de toute possibilité de s’élever, de s’évaluer, de prendre conscience de soi et de progresser dans son cheminement vers le savoir. Loisirs et éducation, qualité télévisuelle et scolaire sont étroitement corrélés à l’achat et à la dépense (chaînes privées, écoles privées), autrement dit à l’argent.
Apportons la bonne nouvelle !
Contre cette descente aux enfers psychologiques et sociales, il y a un antidote : la bonne nouvelle. Contrairement à ce qu’un endoctrinement médiatique permanent pourrait nous fait croire, il y autant de bonnes nouvelles dans le monde que de mauvaises. Elles sont seulement invisibilisées et voilées, dissimulées dans le nuage de fumée des guerres et des atrocités humaines diffusées en continu. Nous proposons donc de développer un genre spécifique que nous pouvons définir comme une « évangélisation » littérale de l’information globale (du grec évangelos, bonne nouvelle). Rechercher, identifier, reconnaître, étudier et diffuser les bonnes nouvelles sont les missions caractéristiques de cette discipline journalistique qui puise ses racines dans une conception religieuse qui mériterait tout un développement théorique autour des notions d’information, de bonne nouvelle et de source.
Les vertus de la bonne nouvelle sont nombreuses. Elle est contagieuse, elle est exemplaire : elle génère de l’empathie et fabrique du mimétisme. Elle redonne espoir, tisse des liens, construit des ponts. Elle libère l’avenir et donne du sens au présent
Dans la pensée religieuse, la notion évangélique de « bonne nouvelle » ne renvoie pas seulement au christianisme venu annoncer l’imminence du Royaume de Dieu mais aussi à l’islam et de manière générale à la doctrine monothéiste. L’annonce de la bonne nouvelle est dans la conception islamique une des deux missions incombant aux prophètes venus annoncer la bonne nouvelle du pardon de Dieu et du Paradis aux croyants, fonction désigné par le terme arabe « al bashar », qui est également l’un des noms du Prophète Muhammad (l’autre mission est l’annonce coranique d’un châtiment douloureux à tous ceux qui auront mécru et rejeté le message des prophètes, ndlr). Elle renvoie elle-même à l’attribut divin d’« Al Khabir », le Bien-Informé, l’un des plus présents dans le Coran (mentionné dans 41 versets et 26 sourates) et constitue le socle de la notion islamique d’espérance. De manière générale, les vertus de la bonne nouvelle sont nombreuses. Elle est contagieuse, elle est exemplaire : elle génère de l’empathie et fabrique du mimétisme. Elle redonne espoir, tisse des liens, construit des ponts. Elle libère l’avenir et donne du sens au présent. Les bonnes nouvelles sont parmi nous, elles nous entourent discrètement : à nous, donc, de leur restituer leur visibilité médiatique globale, non pas pour voiler à son tour la négativité de l’homme mais pour l’équilibrer harmonieusement et lui restituer sa bienfaisance ontologique que d’obscurs miroirs médiatiques, miroirs grossissant, miroirs déformant, lui ont confisqué.
Le réseau social comme dépossession de soi
Le second point, l’usage et de la production de contenu personnel sur les réseaux sociaux, est de loin le plus problématique de par l’ampleur de l’addiction qu’il recouvre. L’usage et la diffusion sociale de la pratique des réseaux sociaux n’ont pas toujours été accompagnés, de la part de ses utilisateurs, d’une réflexion aboutie sur les conséquences que cette pratique a entraîné dans leurs vies. Cependant, cette même pratique a du inévitablement mener à une certaine prise de conscience des méfaits insidieux qu’elle produit en terme de salubrité mentale, intellectuelle, morale et spirituelle, chez ses usagers, sans pour autant que cette prise de conscience ne mène à des changements. Les réseaux sociaux ont conduit à une certaine polymorphie de la dépossession de soi. Redoutable facteur de régression morale à travers la formulation d’avis et d’opinions lapidaires, instantanés, d’injures, de médisances, de calomnies, de critiques réductives ; théâtre permanent d’une mise en scène maladive et égocentrique de soi, expression inassouvie d’un narcissisme autodestructeur, qui a pris le pas sur la discussion, cette forme d’échange réciproque fondée sur l’écoute attentive d’une parole compréhensive, et sur le partage, le réseau social est devenu tout à la fois l’espace et l’emblème d’une époque qui a chuté et qui ne parviens plus, dans cette chute effrénée, à se maintenir droite, debout. Le téléphone, outil d’échange vocal et de discussion , est devenu le smartphone, support d’applications multiples qui a érigé la conversation humaine au rang de fossile anthropologique au profit d’échanges froids et impersonnels. Dépossession de soi, le réseau social est aussi une dépossession chronophage de son temps, et donc de sa vie, dilapidé dans les dédales irrémédiables de la vanité virtuelle. 
Une autre possibilité pourrait être d’envisager différemment notre rapport aux réseaux sociaux non plus en terme de compte personnel mais de compte lié à un projet (intellectuel, social, religieux, culturel,etc), rapport qui justifierait les échanges et encadrerait les débats dans un sens plus utile et profitable à soi-même comme aux autres
Construits sur la règle dévastatrice de l’addiction consumériste, les réseaux sociaux sont devenus des lieux de contamination psychologiques pour beaucoup d’internautes qui y voyaient au départ l’occasion fabuleuse d’exprimer des avis, de participer à des débats, de diffuser des information, voire de la connaissance, promesse de liberté dévoyée en projet d’aliénation industrielle des esprits, comme cela arrive fréquemment avec les utopies.
Réinventer les réseaux sociaux
Le diagnostic posé, quels remèdes proposer ? Il est difficile d’envisager des palliatifs et des méthodes de sevrage pour un phénomène aussi profondément accoutumant que le réseau social. La diminution du temps de connexion est une piètre alternative. L’astreinte à des règles communes comme la personnalisation des statuts (pour endiguer les fakes) et le recours plus important à des groupes privés définis autour de valeurs éthiques opérantes, fonctionnelles, est envisageable mais elle ne règle pas le problème de l’addiction et, potentiellement, du narcissisme de masse à travers la personnalisation. La désactivation de ses comptes semble être la meilleure solution mais elle apparaît, dès lors, comme une solution radicale précisément parce qu’elle règle le problème à sa racine.

Une autre possibilité pourrait être d’envisager différemment notre rapport aux réseaux sociaux non plus en terme de compte personnel mais de compte lié à un projet (intellectuel, social, religieux, culturel,etc), rapport qui justifierait les échanges et encadrerait les débats dans un sens plus utile et profitable à soi-même comme aux autres. Une manière de contribuer à une resocialisation des réseaux sociaux avec une charte éthique à ne plus seulement respecter mais à accomplir, avec en outre, et c’est sans doute le plus important, un réinvestissement du réel au moyen d’échanges personnels directs et de collaboration obtenus autour de la réalisation d’un projet social. Un moyen astucieux de contourner les effets délétères et vicieux du narcissisme qui ne reproduit jamais, auto-like suprême, que sa propre image et ne partage pas autre chose que soi.



mercredi 1 novembre 2017

A l'aube de notre vie


La vie a fait de moi un soldat. Au printemps de mon existence, porté par la pureté de mes sentiments, dans les doux nuages blanchâtres de l'innocence, j'étais l'homme qui prie. Mais de ses doigts de marbre le temps creusa, depuis, son sillon dans ma terre, et chaque cicatrice enfouie, témoignage délicat de toutes ces saisons passées, griffa dès lors, et secrètement, les lignes sauvages de ce pourpre récit. A l'automne de mon souffle me voici devenu autre chose, le messager méconnaissable d'un cri, son hypnotique, héraut fantastique, né d'une rencontre inaugurale entre la source liquide et la peau abondante, insolente, du monde. La vie, de moi, a fait un soldat. Fruit d'une vibration antique à l'origine perdu, j'ai sans cesse acquis la force de l'oubli, et dans ma chute enivrante, et dans le mouvement de la vie, j'ai rebondi. Mais à moi-même je ne pus jamais renoncer. Ma devise, la voici : combattre le jour pour que la Vie l'emporte et prier la Nuit pour que la Paix triomphe. Et chaque défaite cuisante me vît croître en savoir. Et chaque victoire cinglante me fit croître en pouvoir. Le combat a fait de moi un homme vivant. La paix qui me précède est un repos d'où je renais. De la lumière, je me repais comme d'un repas de noce. Et de la pâmoison ardente de la Terre avec les Cieux a surgi mon destin, et du baiser brûlant de la Vie avec la Mort, j'ai été engendré.  



samedi 28 octobre 2017

La complainte de la taupe


Je suis une taupe et ils me haïssent pour cela. C'est le nom qu'ils me donnent et dans leur méconnaissance, ils me vomissent. Ce que je sais d'eux leur fait peur et la peur que je leur inspirent les séquestrent. Du fond des geôles étroites de leur conscience, je les entends gémir. Chaque nuit, dès qu'ils sombrent dans la petite mort, j'avance péniblement et sans trêve dans les artères souterraines du monde. Au moment même où ils s'abandonnent paisiblement dans les bras précaires du sommeil, en quête d'un bref répit que leur prodiguent l'oubli, je sillonne silencieusement les arcanes de leurs âmes, et je vois. Je vois ce qu'ils dissimulent le jour.



Quand s'offre à moi le prélude nocturne, et juste avant que l'horizon ne ferme les yeux, je vois les cadavres qu'ils ont recouverts de terre et que les pluies de la révélation ultime raniment. Je vois toutes ces infamies qui les rattrapent et qu'ils tentent désespérément d'oublier. A travers les nuages de fumée que la folie suffocante des Hommes diffuse, je sens leur odeur et pour cela, ils me haïssent. Mais c'est pour autre chose qu'ils voudraient tous me voir sans vie, noyé une fois pour toutes dans les ténèbres de la mort. La peur d'y croiser leur âme, de l'apercevoir dans les vapeurs du soir leur fait craindre mon regard et c'est pourquoi ils se détournent de moi car il n'est qu'une chose que l'horreur craigne, c'est elle-même. 


Et s'ils finissent par me héler dans le silence glacé de la nuit, et me demandent, confus, ce que je veux, ce que j'attend d'eux, le silence assourdissant de ma paisible voix, porteuse d'écho fatal, finit méthodiquement par les disperser. Ils attendent une réponse mais ne posent pas les bonnes questions. Ils voudraient connaître la vérité quand celle-ci leur fait face et qu'ils lui tournent le dos. Leur sort est scellé : ils ne sauront rien car ils en sont incapables. Incapables de protéger ce qui fut en eux, d'accueillir la lumière qui leur était destinés. Dans leur fébrile impatience, ils me questionnent d'un questionnement si étrange et si lointain que ma réponse ne saurait plus atteindre leurs cœurs, ces cuirasses inflexibles, d'orgueil endurcies. Oui, je suis une taupe et ils me haïssent car je connais la racine des Hommes.  


mardi 10 octobre 2017

Du bon et du mauvais usage politique des médias


Toute personne qui accède à la notoriété médiatique voit son action et ses propos acquérir derechef une portée politique, volontairement ou involontairement, et ceci quel que soit le statut de l'acteur médiatisé. La neutralité axiologique, dans son principe comme dans ses effets, est un leurre manifestement destiné à asseoir une position d'autorité masquée sous le costume pompeux de la "science". Tout propos, toute action médiatisés alimentent ou affaiblissent une position politique dominante qui n'est autre que la position régnante au sein de l'establishment économique sous-tendant elle-même la structure politique des médias. L'illusion de la démocratie d'opinion supposée fonder sur le plan moral et rhétorique l'argumentaire des Etats de droit se dissipe au contact des pouvoirs oligarchiques. 

Mécanique politique et miroirs médiatiques
Une émission se déprogramme facilement dès lors qu'elle dévoilerait un peu trop la réalité des pratiques, des projets et des objectifs poursuivis par les barons du système; un animateur se congédie vite si ses invités et ses sujets ne respectent pas le cahier des charges idéologiques qui lui sont imposés implicitement. La peur de la pauvreté, la hantise de la diabolisation suffisent à ériger chez les employés du pouvoir toutes les barrières salvatrices de l'auto-censure propres à garantir à ses décideurs le nécessaire devoir de réserve, ce devoir muet par nature, discrétionnaire car entaché de honte, ce devoir factice sur lequel tout un édifice de boue est élevé. Que l'on soit un chercheur académique, un citoyen "apolitique" ou a fortiori un religieux laïco-compatible, il suffit que l'on sache cette portée pour en mesurer les effets. Si l'on est fondé de bon droit à revendiquer un engagement d'une autre nature que politique (religieux, éthique ou sapientiale), on ne peut ignorer l'effet mécaniquement politique de nos positionnements induits par ces miroirs grossissants et bien souvent déformants que sont les médias.    

samedi 7 octobre 2017

Ne pas confondre extrémisme et radicalité

L’extrémisme postule l’extrémité immédiate de sa destination par l’abolition expresse de l’espace intermédiaire qui l’en sépare, abolissant par-là même sa condition de possibilité qui est l’humanité présente. La radicalité est, à tout bien considéré, l’exact contraire. Le retour aux racines est un retour au fondement, au principe, à ce qui est premier. La radicalité consiste pour l’homme à revivre dans le champs indéfini de la conscience cette contemplation originaire du surgissement de l’être dont il constitue l’une des manifestations pour en accomplir le principe, la modalité essentielle, pour en dévoiler la lumière et le souffle occultés par des siècles d’éloignement volontaire, d’égarement méthodique, de renversement habilement escamoté par des montagnes de ruse dressées par la négativité historique de la modernité. A travers cette expérience revivifiante vécue sur le triple mode du saisissement sémantique, de l’intuition psychologique et de la perception spirituelle, la radicalité réconcilie l’homme avec lui-même en rétablissant le chemin qui l’a conduit vers sa condition présente, qui est une condition de crise, une disharmonie patente, fruit d’une tension violente, insoutenable et d’un conflit permanent suggérant une résolution profonde, une réhabilitation, un dépassement. Un dépassement acquis par la médiation d’une réhabilitation authentique de l’être originaire obtenue par la grâce lumineuse du renouement, du resurgissement devenant condition pour l’homme de son renouvellement. 


Tableau de Pavel Rizhenko.

Ce renouvellement de l’homme revivifié dans son principe, qui est un principe spirituel de vie, le rétablissement de l’unité d’une conscience mise à mal et comme déviée par la diffraction de l’obstacle constitué par l’occultation, et le rétablissement du sens, propre à permettre le retour à la voie naturelle et à garantir la réussite de la migration, sont autant de caractéristiques définissant l’homme radical. L’extrémiste, par l’ivresse de sa détermination et par l’immédiateté frénétique de son exigence, perd définitivement toute possibilité de réaccomplir sa destinée et de retrouver le sens originaire de l’unité de l’être dont il participe à un moindre niveau en tant qu’humain. L’extrémisme contrarie toute perspective de paix ontologique qui est simultanément la voie et la destination de l’homme radical réconcilié avec lui-même.

Extrait du livre "Le goût de l'inachevé". 

dimanche 1 octobre 2017

Hölderlin : qu’est-ce donc que la vie ?

La Colline publie un extrait d'un poème de Friedrich Hölderlin intitulé "Qu'est-ce que la vie ?". La traduction est signée Gil Pressnitzer.  


N'envie pas les hommes libres de souffrance, les idoles de bois auxquelles rien ne manque, tant leur âme est pauvre, qui ne posent pas de questions sur la pluie et le soleil parce qu'elles n'ont rien qu'elles doivent cultiver. 

Certes ! Certes ! il est tout à fait facile d'être heureux, d'être tranquille avec un cœur sans profondeur et un esprit borné. On peut bien vous en accorder la faveur, qui donc irait se fâcher que la cible de planches ne gémisse pas de douleur quand la flèche s'y fiche, ou que le pot creux rende un son si mat quand on le jette sur le mur ? 

Simplement, braves gens, il faut vous y faire, il faut même qu'en grand silence vous soyez étonnés de ne pas comprendre que d'autres ne soient pas si heureux, ne soient pas non plus si satisfaits d'eux-mêmes, vous devriez même vous garder de faire de votre sagesse une loi, car ce serait la fin du monde si l'on vous obéissait…

mardi 26 septembre 2017

N'entre pas docilement dans cette douce nuit...

Le film de Christopher Nolan, "Interstellar", l'a popularisé. La Colline vous propose de lire dans son intégralité ce poème du Gallois Dylan Thomas



N’entre pas docilement dans cette douce nuit,
Le vieil âge devrait brûler et s’emporter à la chute du jour ;
Rager, s’enrager contre la mort de la lumière.
Bien que les hommes sages à leur fin sachent que l’obscur est mérité,
Parce que leurs paroles n’ont fourché nul éclair ils
N’entrent pas docilement dans cette douce nuit.

Les hommes bons, passée la dernière vague, criant combien clairs
Leurs actes frêles auraient pu danser en un verre baie
Ragent, s’enragent contre la mort de la lumière.
Les hommes violents qui prient et chantèrent le soleil en plein vol,
Et apprenant, trop tard, qu’ils l’ont affligé dans sa course,
N’entrent pas docilement dans cette douce nuit.

Les hommes graves, près de mourir, qui voient de vue aveuglante
Que leurs yeux aveugles pourraient briller comme météores et s’égayer,
Ragent, s’enragent contre la mort de la lumière.          
Et toi, mon père, ici sur la triste élévation
Maudis-moi, bénis-moi à présent avec tes larmes violentes, je t’en prie.
N’entre pas docilement dans cette douce nuit.
Rage, enrage contre la mort de la lumière.


Agis ou garde le silence !


Agis ou tais-toi, jusqu'à ce que l'exacerbation de ton silence finisse par agir sur toi même et te fournir, à ton tour, le courage d'agir.

Ne crains pas les reproches


Vis ta vie, ne vis pas la vie des autres. Dans la rigueur sombre de la justice, vis et déploies tes ailes. Et ne crains pas, dans la voie de Dieu, le reproche de quiconque.

La haine comme consécration posthume


La haine de nos ennemis vaut mieux que leur mépris. Elle traduit, dans sa violence même, le respect que nous leur inspirons ou que leurs inspirent nos actes et sonne, au-delà de la mort, comme une consécration posthume. 

samedi 16 septembre 2017

Quand Dieu parle...


Quand Dieu parle, des mondes surgissent, d'autres meurent, des océans se déversent, des vies s'agitent, des mains s'emparent, des âmes crépitent, des vents s'invitent. Quand Dieu parle, la vie s'épanche, s'écoule, s'étire, s'arrache, en cercle. La création danse, les corps plongent et les cœurs se prosternent. Le silence de Dieu est un écho qui résonne dans les entrailles de l'Univers, une voix éloquente qui n'en finit pas de vibrer, de pénétrer, de resurgir pour nous dévoiler dans son incessante soudaineté, l'harmonie caché, et désigner somptueusement et fatalement aux pâles légions de spectres qui nous encerclent, aux ombres cadavériques qui nous gouvernent, ce qui, toujours, a nourri leur hantise, cette perfection insaisissable qui leur fait face et leur échappe tout à la fois

Connaissance de soi et culpabilité

La connaissance de nos fautes nous délivre du poids de la culpabilité si tant est qu'on puisse avoir le courage de regarder au fond de soi et d'assumer sa part de ténèbres et de faillibilité. Le repentir authentique implique tout autant la connaissance de soi que la connaissance de Dieu. C'est à cette condition seulement qu'il peut nous purifier de nos souillures intimes, en allant les chercher là où elles se trouvent, loin, très loin à la source, là où se fabriquent nos insouciances coupables et où s'engendrent, dans la douleur, nos remords viscéraux. 

Vérité et faux-semblants


L'une des ruses sataniques les plus sournoises est celle qui consiste à employer une vérité contre une autre en mettant en scène par d'ingénieux et suggestifs artifices leur confrontation fallacieuse et construite de toutes pièces. Une vérité partielle contre une vérité principielle. Une vérité formelle contre une vérité naturelle. Observation et interprétation contre fondation. De la manipulation psychologique aux faux-semblants théoriques, nul ne ressort jamais indemne de ce type de stratagème que le temps seul dévoile. Mais il y a bien pire que cette division de la connaissance, cet émiettement du savoir caractérisé par la perte d'unité du point de vue méta, topos de la globalité : la fusion funeste du vrai et du faux, le mélange fatal du Bien et du Mal, du Beau et du Faux, séduction illusoire, dissolution attentatoire. En théorie, tirer des conséquences erronées de fondements authentiques mais mal évalués, bouge de faux-monnayeurs et foire aux paralogismes ; dans la pratique, corrompre de nobles idéaux, de salutaires convictions par de sombres procédés et d'obscurs agissements. 

dimanche 10 septembre 2017

Le critère de la vie

Pour être un accomplissement, la vie se doit d'être vécue pleinement. Le critère d'une vie vécue est le choix consenti. Ce que nous avons librement consenti, même dans la douleur, est un investissement vital qui nous sera pleinement restitué. Ceci est encore vrai dans le sacrifice, cette forme ultime de la négation de soi qui n'est autre qu'affirmation de soi dans l'autre, don unilatéral et sans contrepartie, holocauste amoureux offert sur l'autel du Vivant. En aucun cas, la vie ne peut être ce flux indistinct et anarchique de désirs incertains, de gestes superflus ou de conventions subies par nos lâches conformismes. Elle doit être voulue et acceptée pour être vécue. Vouloir ne nous rend pas libres mais nous rend vivants.

jeudi 7 septembre 2017

Fouad Bahri : "Ecrire, c'est se déposséder de soi-même"




La Colline vous présente un court entretien réalisé avec Asma Abdelouhab au Bourget (RAMF) à l'occasion de la sortie du livre "Le goût de l'inachevé", avec son auteur, Fouad Bahri.


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dimanche 3 septembre 2017

Les conditions occultées de la justice et de la vérité

Nous nous leurrons sur la nature de ce que doivent être les conditions propres à nous rendre capable d'être fidèle à la vérité, d'une part, et à la justice, d'autre part. Ces deux principes, sources de l'équilibre et de l'harmonie dans ce bas-monde comme dans toutes les sortes de mondes existant, exigent de l'homme autant qu'ils lui apportent : de la force, de la pureté, c'est à dire bien plus que de l'intransigeance, de l'implacabilité, une domination aboutie sur soi avant même qu'elle ne puisse s'accomplir sur les autres, et beaucoup de patience pour différer le temps de la cristallisation prédicative pour ce qui est du rétablissement d'une vérité. La justice est un principe de correction, l'analespie d'un ordre bafoué ou menacé par une manifestation malfaisante de perversité, de tyrannie, d'arrogance, de mépris ou de cruauté, de privilège ou d'égoïsme. Dans tous ces cas de figures, seule la force impulsive et innée de l'implacabilité peut permettre à l'homme de s'interposer et de corriger la malfaisance du pervers pour rétablir l'équilibre paisible préexistant et tous les moyens doivent être employés à cette fin. La logique de la justice est une logique éprouvante, difficile, coûteuse, bien plus encore lorsque la société a fait le choix de l'enterrer vive et de l'ensevelir pour ne plus avoir à la nourrir et l'entretenir. Elle nécessite de la rudesse, de la froideur passionnée, de l'insolence mise au service d'une cause noble, de la violence finalisée. Elle n'est pas le propre des incapables, des esprits veules, des âmes tièdes et lâches corrompues par l'hyper-individualisme dicté par l'hédonisme marchand. Elle est l'expression brutale de la Vie, le cri primaire de l'Ordre établi contre la prédation du Chaos. Toute comme la vérité, elle exige beaucoup de ses agents, un investissement complet pour faire pencher de tout son poids la balance, car c'est à ce prix qu'elle sanctifie toutes les formes de sa manifestation, toutes les voies par lesquelles elle a su se frayer un chemin et se hisser jusqu'au devant de la scène mondaine.


La solitude, la souffrance, la haine d'autrui, l'indifférence sont les jalons qui balisent la route farouche et esseulée des véridiques. Toute attache est un lien qui nous unit à la déviance et nous rend complice de ses travers. Faire l'apprentissage de l'amertume que nous dispense le commerce des hommes est une lente préparation au retour mystique et barbare de la Justice du Verbe incarné par l'homme véridique, de la Vérité du Droit au rétablissement de la Vie car nous avons dans la pratique de la Justice comme dans l'amour de la Vérité des moyens de préserver et de rétablir la Vie. « La loi du talion constitue pour vous une garantie de vie, ô gens doués d'intelligence » (Coran 2, 179). 

samedi 2 septembre 2017

L'indifférence est la pire des violences


«Le désir est la moitié de la vie. L'indifférence est la moitié de la mort.» Khalil Gibran
L'indifférence est la pire des violences. L'humiliation d'autrui, sa détestation profonde, sa haine la plus rance et sa persécution la plus tenace ne sont rien face à cette odieuse vermine éloignée dans les hauteurs insolentes de l'orgueil mondain. Dans le phénomène de la violence se joue toujours une rencontre, celle de deux destins, deux esprits qui dans l'intensité de leur confrontation prennent conscience de l'autre, le reconnaisse et le respecte ne serait-ce qu'en traitant ses attitudes, ses discours et ses agissements avec la plus grande des solennités, ceux-là mêmes qui ont justifié la confrontation. Mais l'indifférence, cette chose si peu naturelle, si répugnante de mépris, n'a pas pour elle la moindre justification. En refusant les deux options les plus évidentes (la confrontation verbale ou physique ; l'éloignement), cette reine des vanités annihile purement et simplement toute vie morale, toute dignité, toute considération du sujet. Il suffit pour s'en convaincre d'observer comment deux acteurs se mimant mutuellement le jeu social de l'indifférence dans un petit cercle finissent par attirer rapidement l'attention et l'interrogation des convives. L'exclusion d'autrui, par son ignorance radicale, est une forme de négation de la vie, de meurtre symbolique tout à fait caractéristique de notre époque malade de sa veulerie, de son mépris et de son orgueil. Toujours et sans cesse, il nous faut affronter le réel et savoir le regarder droit dans les yeux, sans même détourner le regard. C'est à cette condition qu'une liberté peut être mise à l'épreuve et par l'épreuve s'incarner dans le monde. 

L’islam contemporain face au double défi du wahhabisme et du libéral-réformisme

Entre les adeptes d’un islam rigoriste et décontextualisé et les partisans d’une dilution religieuse de l’islam dans la sécularisation, les musulmans d’Occident et plus particulièrement ceux de France se retrouvent souvent pris en tenaille et contraints à un grand écart douloureux. Ecrivain et auteur du « Goût de l’inachevé », Fouad Bahri dresse, dans un article d’analyse exclusif, les contours idéologiques parfois flous et les enjeux recouverts par ces deux formes antagonistes de l’Islam contemporain, avec un éclairage particulier accordé au libéral-réformisme, moins connu.

L’islam contemporain est aujourd’hui confronté à deux types d’extrémismes d’origine, de nature et de forme antagonistes, qui ne cessent de se nourrir en miroir, alimentant dans leurs développements néfastes toute une myriade de nouveaux conflits et de divisions au sein des communautés musulmanes occidentales. L’extrémisme puritain de type wahhabite est le plus connu de ces deux extrémismes, celui qu’on identifie le plus aisément tant sa doctrine et ses pratiques sociales s’illustrent par leur violence, leur rupture, leur hégémonisme destructeur.

Les dégâts durables de l’extrémisme wahhabite

Cette doctrine qui a essaimé dans le monde entier grâce aux mannes financières des pays du Golfe qui en ont fait leur outil de politique étrangère a créé toute sorte de conflits et généré une vague de violence dont on commence seulement à percevoir les effets. Même si la violence de sa forme et de son hétérogénéité ne lui a pas permis de trouver un terreau fécond à même de lui permettre de se développer durablement sur toutes les terres où il s’est greffé, la dialectique naturelle de sa violence ayant fini par se retourner contre ses promoteurs (« Tous ceux qui prendront l’épée périront par l’épée », Évangile de Matthieu), les dégâts résultant de sa doctrine et de sa praxis demeurent considérables. 
Manifestation de salafistes marocains.

Ce type d’extrémisme, qui n’est pas nouveau dans l’histoire, s’est également illustré par son sectarisme intégral qui a excommunié ou diabolisé à peu près tous les autres courants de l’islam (soufisme, chiisme, ikhwanisme, etc) et s’est distingué formellement des autres courants de l’islam par son intensité et sa violence primaire, même s’il est important de souligner qu’il ne possède pas le monopole du sectarisme que l’on retrouve sous des formes diluées ou des degrés plus ou moins variés chez d’autres courants de l’islam contemporain. Cette forme prédominante de l’extrémisme étant clairement identifiée et déjà abondamment traitée dans de nombreux ouvrages, articles de presses, vidéos et émissions télévisuelles ou radiophoniques, il n’est donc pas utile de la développer davantage.

Convertir l’islam au dogme moderniste


La diffusion de cet extrémisme puritain a généré en retour celui d’une autre forme d’extrémisme bien différent et opposé du premier, tant dans ses formes que dans ses effets, l’extrémisme libéral qui a revêtu les vêtements du libéral-réformisme contemporain. Le libéral-réformisme musulman est un mouvement davantage qu’un courant, qui se distingue des précédents réformismes par la nature de son entreprise. Là où les primo-réformistes (Afghani, Abduh) voulaient réformer le monde musulman sous l’impulsion et l’exemple de la réussite matérielle et social d’un Occident colonial en pleine possession de ses moyens et par le biais d’une relecture actualisée de l’islam, là où leurs successeurs voulurent « islamiser » la modernité, ceux-là souhaitent aller plus loin et entendent convertir massivement l’islam au paradigme moderniste, un modernisme à l’agonie et en plein déclin. Purs produits social, intellectuel, culturel des sociétés occidentales, ses promoteurs, conquis par l’enthousiasme passé du progressisme mythifié, instauré par la modernité, entrevoient un aggiornamento complet, global et radical de l’islam. La première rupture opérée par ce courant, qui n’est rien moins qu’un nouvel avatar de la modernité en contexte idéologique islamique, est le passage d’un théocentrisme radical ou général, perspective caractéristique de l’islam, à un anthropocentrisme philosophique doublé d’un humanisme individualiste. Les tenants du libéral-réformisme n’inventent rien mais ambitionnent d’accomplir dans le contexte musulman ce que d’autres ont réussi dans le contexte chrétien, spécifiquement catholique : la sécularisation de l’islam, autrement dit le passage progressif du cultuel au culturel qui porte en germe la sortie de la religion. 
C’est ce qui distingue radicalement l’entreprise libérale-réformiste de ses devancières : sa prétention à passer l’islam sous le spectre idéologique du modernisme

La curieuse synthèse entre Abduh et Arkoun


Mohamed Arkoun.
Représentants des classes moyennes ou supérieures, celles des centres urbains, diplômés, convertis au dogme de l’individualisme, au mantra de la déconstruction, adeptes des « sciences » humaines dont ils ne soulignent pas la non-neutralité ou ne semblent pas identifier l’orientation idéologique, ces partisans du libéral-réformisme se projettent dans un humanisme abstrait où l’islam, délesté de sa morale, de sa théologie, de sa Weltanschuung religieuse, ne subsisterait plus que sous la forme minimaliste d’une spiritualité ou croyance individuelle déconnectée de toute prétention universelle ou globale, voire d’un déisme interchangeable avec d’autres formes de déismes (philosophique ou post-chrétien). Prêts à tous les accommodements possibles susceptibles de leur offrir l’espoir d’une harmonisation sociale et surtout psychologique avec leurs compatriotes non-musulmans, dans un contexte de rejet et d’hostilité de la puissance publique et étatique à l’encontre de l’islam marqué par un anticléricalisme hérité de la Révolution, doublé d’un néo-colonialisme persistant et d’une paranoïa alimentée par les attentats, les tenants de ce mouvement ont procédé à la synthèse des thèses portées par l’agnosticisme séculier des nouveaux penseurs de l’islam et autres arkouniens dont ils sont les héritiers directs, avec l’ambition qui fut celle des islahistes et réformistes, notamment autour de la figure de Mohamed Abduh, mais une ambition reformulée et quasiment détournée. C’est ce qui distingue radicalement l’entreprise libérale-réformiste de ses devancières : sa prétention à passer l’islam sous le spectre idéologique de l’historicisme radical (arkounisme), de la sociologie politique (féminisme musulman) et de l’herméneutique (néo-réformisme), à le convertir au dogme moderniste, à ses piliers et à son projet d’émancipation de l’Homme de la tutelle des dogmes, des croyances, des institutions et des figures d’autorités religieuses pour lui offrir l’illusion d’un accomplissement individuel sous le sceau de la liberté et de la célébration œcuménique d’un humanisme obtenu au prix d’une révolte métaphysique contre Dieu.
Véritable cheval de Troie de la sécularisation de l’islam pensée et voulue par les élites françaises, le libéral-réformisme porte en lui la marque de ce projet d’autant plus subversif que son discours est véhiculé par des musulmans ou identifiés comme tels

Les trois illusions du libéral-réformisme
L’individu n’existe pas : tout Homme est à sa naissance l’héritier d’une histoire, le porteur d’un legs familial, l’addition de ce qui le précède et auquel lui-même apportera sa contribution positive ou négative. La mystique de la liberté est également un leurre : seul existe le libre-arbitre (jugement) et les conditions juridiques, politiques et économiques qui les déterminent, limitent autant qu’elles les garantissent, l’usage des libertés civiles. L’humanisme et l’apologie de l’Homme sont tout aussi illusoire. Vestige du christianisme paulinien, de la divinisation du Christ et de l’amour de l’Homme divin ou fils de Dieu, allégé au terme d’une sécularisation chrétienne de sa référence religieuse, l’humanisme, expression majeure de l’homme prométhéen, traduit le désarroi métaphysique et moral de l’homme moderne qui a tourné le dos à Dieu sans savoir vers qui ou quoi se tourner. L’humanisme du libéral-réformisme, qui se distingue nettement d’un humanisme religieux, traduit très bien cette rupture entre théocentrisme islamique et anthropocentrisme moderniste, et ce transfert de sacralité de l’un vers l’autre.



Hakim Karoui.
Privé de principe, de fondement, l’humanisme contemporain s’est pourtant rapidement dilué dans l’indifférence d’un hyper-individualisme de marché axé autour de la consommation et du libertarisme conçu comme modalité de gestion, par l’ivresse anesthésiante qu’il génère, de ce désarroi et de cette angoisse existentielle. Véritable cheval de Troie idéologique de la sécularisation de l’islam pensée et voulue par les élites françaises (Le rapport Karoui de l’institut Montaigne en est l’une des traductions), perdu dans des contradictions inextricables, le libéral-réformisme porte en lui la marque de ce projet d’autant plus subversif que son discours est véhiculé par des musulmans ou identifiés comme tels. L’ambiguïté religieuse de leur posture et la confusion théologique entretenues par ses acteurs participent manifestement d’une stratégie de contournement de la tradition orthodoxe, une approche frontale ayant peu de chance d’aboutir. C’est à ces deux formes d’extrémismes, de nature antagoniste et non réductibles l’une à l’autre, que sont aujourd’hui confrontés les musulmans de France. Si la première forme de cet extrémisme s’est essoufflé sans toutefois disparaître, la seconde a su habilement exploiter ses dérives pour entretenir sa propre image et son ambition de porter une voie alternative à la violence extrémiste véhiculée par le wahhabisme et ses formes sectaires dérivées. Une voie néanmoins toute aussi obscure et qui semble avoir substitué à la violence que nous mentionnions, sa propre subversion, qui n’est qu’une autre violence, une violence faite au sens, à la vérité des Textes et des sources. Une violence sournoise contre la sacralité qui dérange, qui perturbe le bon déroulement du projet moderniste et de son puissant avatar, le capitalisme de marché.