samedi 11 janvier 2020

Les aveux du temps



Le temps m'a pris ma vigueur et m'a ôté mes illusions. Il m'a dépossédé de mes joies et m'a libéré de mes peines. Il m'a aussi privé de mes rêves pour me conduire vers la Réalité. Le temps m'a pris tout ce que j'aimais, m'a minutieusement arraché, une à une, toutes les âmes qui ont un jour compté, les êtres chers dont les cœurs tressaillent et saignent à la moindre évocation. Tous ces forfaits, le temps les a accomplis avec la froide détermination de ceux qui ne renoncent jamais et arrivent à leur fin, lentement, cruellement. De tout cela, le temps est coupable. 


Et quels mots l'accusé a-t-il prononcé pour sa défense ? « C'est par générosité que je t'ai ôté tout ce que je pouvais pour t'offrir tout ce que tu méritais. C'est par fraternité que je t'ai libéré de tout ce qui te détournait de ta destinée pour t'élever jusqu'à la puissance de mon impassibilité car chaque Homme est fils de son temps. C'est par amour que je t'ai privé des êtres aimés et de l'amour de la mort car Nul autre que Lui ne pourra éternellement te donner ce que tu recherches, l'immuable félicité de connaître Celui qui sait, Celui qui est, Celui qui aime. Tu n'aurais jamais pu découvrir cet amour autrement que par l'expérience de la perte radicale de tout ce qui est condamné à périr. Depuis, et par la grâce de cette sainte remémoration, tu n'a cessé, de grandir, de t'épanouir, et à présent, te voilà venu m'ôter l'outil précieux qui faisait ma gloire : la limite. »

dimanche 5 janvier 2020

Le secret de l'amour


Certaines déclarations d'amour sont des déclarations de guerre masquées, consacrant chez les uns ce qu'elles destituent aux autres. Au demeurant, que faut-il penser d'un amour qui se contente d'une expression verbale au point d'y voir le signe le plus élevé de sa manifestation ? Les expressions de l'amour sont inversement proportionnelles à leur degré. Plus l'amour est profond, moins il est capable de prendre forme dans des locutions ciblées, en particulier des paroles, qui ne sont que des limitations. L'océan ne peut être contenu dans le lit d'un fleuve, et bien que le fleuve soit la manifestation lointaine de l'océan, il en constitue au même titre la limite et l'éloignement. La marque suprême de l'amour est celle de la présence d'esprit. Un amour prodigue en déclarations en est dépourvu, n'ayant pas su conserver en lui-même ce qu'il s'empressait de déclarer à la face du monde. L'amour est un trésor précieux et un trésor ne s'expose pas. Il se dissimule.

vendredi 3 janvier 2020

La concorde


La religion ne doit jamais être un sujet de division mais une occasion de rencontre et un espoir d'union. Cette proposition devrait faire office de maxime cardinale pour toutes les communautés religieuses. Parler de religion ne devrait être admis que pour les maîtres du savoir et de l'ascèse, les êtres accomplis en Dieu, les seuls capables d'harmoniser leurs divergences et de se hisser aux nobles exigences qu'une telle discussion implique, au risque de sombrer dans la polémique, l'excommunication, le fanatisme ou le rejet. 


Puisqu'en définitive, il n'est d'autre fonction reconnue à la religion que de relier l'Homme à Dieu, et Dieu étant Lui-même Unique, ainsi que le Principe et la Finalité de toute religion, comment pourrions-nous nous diviser en nous appuyant sur Lui ? Ceci est impossible et prouve bien que les causes des divisions religieuses trouvent leur explication ailleurs : la passion, l'intérêt ou l'ignorance. « Ô vous qui avez reçu l'Ecriture, venez à une parole commune entre nous et vous : que nous n'adorions que Dieu, sans rien Lui associer, et que nous ne nous prenions point les uns les autres pour maîtres en dehors de Dieu » (Coran, III, 64).

Une question de regard


La Vérité a été révélée pour l'Homme, et pourtant, nul autre adversaire ne fut plus acharné contre elle. C'est sans doute à la passion, ce char enflammé conduisant nos cœurs vers les cendres de nos illusions, que nous le devons. « Et n'habillez pas la vérité avec le faux, et ne dissimulez pas la vérité alors que le savoir vous a été donné » (Coran, II, 42). Pour autant, et si tant est que nous appartenions à cette catégorie de ceux à qui la connaissance a été donné, que nous sera-t-il permis de faire contre ce redoutable adversaire ? Rien. Rien, car si la vérité elle-même n'a pas creusé son sillon dans un cœur voilé par les tuniques bigarrées et séduisantes de la vraisemblance, si notre message est rejeté, menacé par les lances aiguisées, héritées des guerres du passé, si nos paroles, sans cesse déformées par les brumes de l'esprit, nous sont renvoyées au visage comme des actes d'accusation, si la main tendue devient, sous l'effet de la lumière, l'ombre menaçante d'un spectre auquel on tourne le dos, alors il n'est rien d'humain qui puisse être fait. Il est, dans ce cas, préférable de s'éloigner, de revenir à la paix primordiale et d'adopter comme demeure l'immuabilité divine de l'impassibilité. En toutes choses, le temps doit faire son oeuvre, et ce qui doit passer « sous le Ciel », le fera, quoi qu'il en soit.


Cependant, il nous est encore permis d'espérer car les portes de l'esprit, toujours, sont ouvertes pour ceux qui vivent en Dieu. Et dans la bienveillance envers nos prochains, et dans la prière pour une issue favorable, nous trouverons un appui solide, ainsi que dans la patience. « Et fais preuve de patience en restant avec ceux qui prient matin et soir ne désirant que Sa Face » (Cor, 18, 28), « ceux qui se recommandent la vérité et se recommandent la patience » (Cor, 103, 3). Revenir radicalement à Dieu et à Lui seul, en purifiant nos cœurs de tous les vestiges de l’idolâtrie, en nous délestant de toutes les médiations, en honorant fidèlement notre pacte d'allégeance, en cultivant les devoirs de l'hospitalité et en semant les racines de la confiance, nous semble être une proposition de premier ordre pour une politique de l'esprit à la fois ambitieuse, légitime, et de ce fait recevable pour l'humanité. Nous l'avons souvent répété et ne cesserons de le faire : notre immunité se trouve dans un cœur lavé des passions humaines, un cœur sain et apaisé. Cette ascèse est une condition préliminaire d'accès à la connaissance gnostique puisqu'un cœur souillé par la convoitise ou la haine ne peut entrevoir le Visage de Dieu. Porter sur le monde un regard empreint d'une vision sacrée accordée par la grâce du troisième œil (le cœur) ne pourra que nous élever très-haut au dessus des nuées de la discorde. Et en nous conduisant à la Source, nous rétablira dans nos droits.

mercredi 1 janvier 2020

L'accomplissement de la Loi

La réalisation de la Loi ne passe pas par son application mais par son accomplissement. L'application de la Loi marque le commencement de la réalisation mais elle n'est qu'un premier pas. Elle détermine les limites indispensables de la Voie et indique à l'itinérant la forme du chemin qu'il devra suivre. Sans ces limites, il n'est pas possible de discerner préalablement le bien du mal et de s'en prémunir. Mais il est nécessaire de comprendre que la Voie verticale de l'itinérant en quête d'accomplissement débute là où s'arrête le sentier horizontal du fidèle. Celui qui se lance sur les traces de l'essence de la loi trouvera l'Esprit. Si la loi, en tant que mise en ordre, est bien la manifestation extérieure de l'Esprit, l'esprit est lui-même la manifestation intérieure de Dieu. En allant s'abreuver à la source de l'Esprit, l'aspirant transcende de fait la Loi extérieure, et par ce fait même, l'accomplit. Vivre la loi, c'est devenir la Loi, son signe manifeste sur la Terre. S'il n'y a pas de lettre de la loi sans esprit de la loi, l'inverse est aussi vrai à ceci près que la loi, forme, langage et acheminement, bien loin de réduire l'esprit, nous conduit vers Lui, et ne demeure sous ce rapport qu'une forme médiate. Ceux qui espèrent s'émanciper de la Loi allant jusqu'à voir dans son abandon le signe d'une réalisation spirituelle n'ont pas saisi ce qu'était le sens de la Loi n'ayant pas identifié la source spirituelle de sa manifestation. Quant à ceux qui réduisent l'esprit à la Loi en le confondant avec, ceux-là ne connaissent la nature ni de l'un, ni de l'autre.
La loi est un sentier clairement tracé, censé nous mener des étroites limites de notre existence vers les immensités célestes de la Voie divine. En nous élevant bien au-delà des limites du sentier vers l'Esprit de la Loi, nous nous offrons la possibilité de nous irriguer, en amont, de tout ce dont la loi ne constitue, en aval, qu'une application partielle : la force, la pureté, la vigueur, l'harmonie, la beauté et la vivacité de l'Être. Comprenons que la loi n'est qu'un moyen destiné à protéger et à garantir à l'Homme l'accomplissement de cette finalité sacrée : s'affranchir des ténèbres de l'oubli pour être ramené à la vie de l'Esprit qui nous a fait naître. Cette seconde naissance ou renaissance ne s'obtient que par les Voies sacrées de l'Amour qui la préside. Si l'être est présence, l'amour, qui est expansion, est bien la manifestation suprême de l'Être. De ce point de vue, l'amour, tout à la fois principe, voie et loi, est sans nul doute le premier des commandements intérieurs de l'Esprit. Mais bien peu sont les Hommes aptes à l'accomplir. « Tu ne pourras jamais être patient avec moi. Comment endurerais-tu des choses que tu n'embrasses pas de ta connaissance ? » (Coran, 18, 67-68). La patience est sans nul doute la condition de la connaissance, la confiance en est la garantie et l'amour en est la source. Quant à l'itinérant accompli, qu'il prenne garde et se prépare. L'accomplissement de la Loi de Dieu le mènera tôt ou tard à défier la loi des Hommes. Sa seule existence est un scandale pour le commun des mortels, une menace qu'ils ne peuvent tolérer, conscients que sa présence annonce, pour leur ordre factice, la promesse certaine d'une abolition. C'est en ce sens qu'il faut comprendre qu'en tout temps la manifestation de la Loi divine, dans le cœur des Hommes, a toujours su trouvé comme corollaire immédiat la limitation temporelle de la loi des Hommes, qui n'est autre que l'expression la plus visible de leurs passions.

dimanche 29 décembre 2019

Le voile de l'âme


L'âme ou l'ego nous voile l'accès à la connaissance réelle en nous déformant positivement ce que nous sommes et négativement ce que sont les autres, cette disposition naturelle étant destinée à nous protéger du spectacle de la laideur de notre âme et du désarroi qu'entraînerait cette découverte. Raison pour laquelle Dieu a associé l'accès à une connaissance authentique et immédiate du réel au travail spirituel sur soi et à la purification de l'âme pour que la vision dégagée des choses ainsi obtenue soit corrélée à la beauté de l'être.

Le système ne peut percer le Réel


Nous avons crée des concepts, des méthodes et des systèmes de pensées censés nous garantir un meilleur accès au réel et à la connaissance. Mais pris au piège de nos propres créations nous avons fini par considérer que n'était réel que ce qui rentrait dans le moule de nos outils conceptuels. Au point où nous avons déformé la compréhension de cette même réalité en la réduisant au formalisme mathématique de notre logique et par cette déformation avons détourné notre conscience de sa contemplation. Nos systèmes par les limites même de leur formalisme étaient incapables de nous dire quoi que ce soit de profond et de sensé sur une réalité qui ne cessait de nous échapper à mesure que nous tentions de la définir et qui nous englobe invinciblement de son mystère.