mercredi 29 mai 2019

L'extinction



Passe ton chemin car il n'y a pas de place, en ce lieu, pour deux soleils. Tu aurais dû le savoir. Lorsque deux astres se croisent, l'univers court à sa perte. La collision de deux étoiles vivantes ignore les douceurs d'une rencontre lumineuse et pleine de promesse. La loi d'un soleil lui enjoint de faire le vide autour de lui, ce vide que viendront remplir, tour à tour, météores, comètes et galaxies. Pour communiquer, deux soleils doivent être séparés d'un océan de ténèbres. C'est à cette condition que la lumière peut nous parvenir et c'est par elle que nous vivons. Les soleils n'ont rien à partager et tout à offrir. La suprême solitude, tel est le destin glacial d'un oeil rouge. Le soleil ne se déplace pas. Le soleil règne en sa demeure et tout vient à lui par la grâce cosmique de ses rayons. Aujourd'hui, tu as violé cette loi, à tes dépens. La rencontre entre deux soleils marque l'extinction d'un monde, et cette fin est sur ton chemin.

mardi 28 mai 2019

Le devoir d'être naïf




On suppose à tort que la naïveté est un défaut, une imperfection de l'âme, le signe d'une immaturité psychologique et d'un manque criant d'expérience. C'est ignorer ce qu'est véritablement la naïveté et les vertus qu'elle seule confère au naïf, car à tout bien considérer, la naïveté n'est pas autre chose qu'une magnifique opportunité de connaître les Hommes pour ce qu'ils sont réellement. La naïveté consacre le choix de la confiance ontologique envers son prochain et par cette grâce distinctive se voit attribuer la faculté du discernement entre le vrai et le faux. Le naïf peut accéder à cette connaissance parce qu'il l'a accepté en lui-même, parce qu'il a su accueillir l'autre tel qu'il est, et ce dans l'indétermination de toutes ses possibilités. De cet accueil sincère, qui est cueillette et saisie des cœurs, se trouve le secret gnostique de la naïveté que saisissent les initiés et qu'ignorent définitivement les sceptiques, dont le cœur voilé ne peut plus distinguer ni la vérité, ni la fausseté des Hommes. 


Par cette disponibilité ontique qu'ils reçoivent directement de Dieu, les naïfs se distinguent des autres et cette distinction les désignent comme les messagers naturels de l'évidence, les portes-voix attitrés et inspirés de la Vérité. Mais cette qualification a un coût. La mise à nu de soi implique une prise de risque que seuls les endurants peuvent offrir au monde. La confiance élémentaire qui les anime leur en accorde en quelque sorte le privilège insigne. Il fut un temps où cette vertu était connu des sages. En ces temps troubles où la mort spirituelle plane et surplombe, tel un vautour, nos têtes courbés vers le sol, ce savoir a été oublié. Les naïfs sont les témoins proches de nos lointaines origines et à ce titre, les hérauts de notre avenir. Ils forment, de notre race déchue, l'avant-garde éternelle.


lundi 27 mai 2019

Si vis pacem, para bellum


« Si tu veux la paix, prépares la guerre », nous disent les Romains. Cette maxime a été mal comprise. On a ignoré le fait qu'elle ne désignait et ne pouvait désigner que la paix extérieure, c'est à dire la non guerre. Or il y a très loin entre l'état de non guerre et celui de la paix, cette dernière ne pouvant se vivre que de l'intérieur. La paix est un état (hal) du cœur qui irradie et atteint autour de soi toute manifestation de vie, qui impose naturellement et sans coup férir à ses hôtes, l'harmonie, la tranquillité, l'apaisement et la sécurité, toutes caractéristiques définissant ce qu'on appelle la paix. Atteindre la paix est une exigence qui commence et finit en Soi. L'autre n'y peut rien, ni en bien, ni en mal. Devant la sérénité de l'esprit, les épées capitulent. La station de la paix authentique qui est la Grande paix divine (as-sakina) nous libère de toute forme d'adversité, de tout ennemi, de toute crainte. Cette station consacre la victoire contre les incendies de l'âme. Elle sanctifie la présence spirituelle et témoigne de l'élévation humaine hors de l'emprise des passions. Ici, il n'y a plus ni menace, ni rancoeur, ni folie. Ni vanité. Il n'y a plus que le céleste Visage de Dieu devant qui tout s'abolit.

dimanche 26 mai 2019

Cantique du soir


Contre ceux qui veulent éteindre la lumière, contre les faiseurs de ténèbres, contre tous les fils de l'Abomination, deviens le Feu sacré, destructeur et infranchissable de la Limite afin que leur propre douleur puisse éclairer la vraie nature de leur projet. Contre les incendiaires du Siècle, les Nations d'esclaves, contre tous les adorateurs de la passion et face aux païens du Nouveau monde, sois le déluge ravageur, salvateur de la Vie, et du limon des cendres transfigurés, abreuve la Terre. Rappelles-toi qu'il y aura « beaucoup d'appelés mais peu d'élus ». Souviens-toi que la Lumière suffit à la lumière et qu'aucun arbre, rocher ni aucun autre obstacle n'empêchera jamais le fleuve de remonter le cours de son lit.

jeudi 23 mai 2019

Manifeste pour un islam radical

L’extrémisme postule l’extrémité immédiate de sa destination par l’abolition expresse de l’espace intermédiaire qui l’en sépare, résiliant par-là même sa condition de possibilité qui est l’humanité présente. La radicalité est, tout bien considéré, l’exact contraire. Le retour aux racines est un retour au fondement, au principe, à ce qui est premier.
La radicalité consiste pour l’homme à revivre dans le champ indéfini de la conscience, cette contemplation originaire du surgissement de l’être dont il constitue l’une des manifestations pour en accomplir le principe, la modalité essentielle.
Pour en dévoiler également la lumière et le souffle, occultés par des siècles d’éloignement volontaire, d’égarement méthodique, et de renversement habilement escamotés par des montagnes de ruse dressées par la négativité historique de la modernité.
A travers cette expérience revivifiante vécue sur le triple mode du saisissement sémantique, de l’intuition psychologique et de la perception spirituelle, la radicalité réconcilie l’Homme avec lui-même en rétablissant le chemin qui l’a conduit vers sa condition présente, qui est une condition de crise, de disharmonie patente, fruit elle-même d’une tension violente, insoutenable et d’un conflit permanent suggérant une résolution profonde, un retour, un dépassement.
Un dépassement acquis par la médiation d’une réhabilitation authentique de l’être originaire obtenue par la grâce lumineuse du renouement, du resurgissement devenant condition pour l’Homme de son renouvellement.                                                                         

Ce renouvellement de l’homme revivifié dans son principe, qui est un principe spirituel de vie, le rétablissement de l’unité d’une conscience mise à mal et comme déviée par la diffraction de l’obstacle constitué par l’occultation, et le rétablissement du sens, propre à permettre le retour à la voie naturelle et à garantir la réussite de la migration, sont autant de caractéristiques définissant l’Homme radical.
L’extrémiste, par l’ivresse de sa détermination et par l’immédiateté frénétique de son exigence, perd définitivement toute possibilité de ré-accomplir sa destinée et de retrouver le sens originaire de l’unité de l’être dont il participe à un moindre niveau en tant qu’humain, car rien n’est plus éloigné de la racine que l’extrémité.
La vérité peut être trouvée au centre, et non aux extrémités, car le centre est l’unique position pouvant offrir la plénitude d’un accès immédiat à la perspective globale du Réel. L’extrême éloigne et provoque la chute et le déséquilibre de ceux qu’il attire en les décentrant de leur position axiale.
L’extrémisme contrarie donc toute perspective de paix ontologique qui est, simultanément, la voie et la destination de l’homme radical réconcilié avec lui-même 1.

La radicalisation : approches anglo-saxonnes et françaises


A la lumière de ce recadrage sémantique, il apparaît que les définitions anglo-saxonnes et françaises 2 du terme de radicalisation s’apparentent bien à une déformation linguistique.
« Préconiser, perpétrer, préparer (…) une violence motivée (…) par l’idéologie pour faire progresser des objectifs sociaux, économiques et politiques » est la définition de la radicalisation proposée par l’Agence des Etats-Unis pour le développement international.
Une robe terminologique dans laquelle le capitalisme pourrait aisément se glisser. Pour le ministère du développement international du Royaume-Uni, la radicalisation est « l’utilisation et la promotion de la violence à l’encontre de civils, en vue de réparer des torts, réels ou perçus, qui constituent l’assise d’identité collectives exclusives de plus en plus marquées ».
Une définition qui pourrait tout aussi bien correspondre à certaines campagnes féministes violentes type Femen ou anti-manspreading.
Au ministère de l’Intérieur français, la radicalisation se distingue en quatre formes. La radicalisation identitaire désigne un processus d’exacerbation d’une identité ethnique ou ethno-religieuse menant à une rupture avec la société.
La radicalisation religieuse, plus insidieuse, ne serait rien moins que l’adoption exclusive de grilles de lecture de pensée religieuse menant à des formes d’obscurantisme et d’intolérance. Dans cette continuité, la radicalisation cultuelle exprimerait une visibilité religieuse en décalage avec la société, présentée comme un extrémisme.
La dernière forme de radicalisation, politique, indiquerait la mise en œuvre d’un processus révolutionnaire de contestation démocratique.
A l’exception de la dernière définition qui indique bien un retour aux sources, un re-commencement, une ré-volution, les autres définitions ne constituent ni plus, ni moins qu’une tentative de détournement de fond sémantique. L’objectif consiste à faire de la radicalité un synonyme du terrorisme et de l’extrémisme.
Ce dévoiement bien huilé du sens de la radicalité permet à ses auteurs d’accompagner leurs auditeurs, par la médiation d’une glissade répétitive mais contrôlée, vers le chemin menant à la Bête.
Le Mal, nous content-ils, n’est pas à l’extrémité mais à la racine (radical signifie « relatif à la racine, à l’essence de quelque chose, qui concerne le principe premier, fondamental, qui est à l’origine d’une chose, d’un phénomène », définition du Centre national de ressources textuelles et lexicales).
Cette perversion terminologique de la radicalité consiste donc, comme toute perversion, à détourner la nature d’un mot, d’une idée, d’une valeur, vers une forme corrompue, maligne, pour amalgamer par la suite cette forme déviante à la racine censée l’avoir enfanté.

Les racines de l’islam : Iqra

Quelles sont au juste les racines de l’islam ? Pour le savoir et pour le comprendre, il nous faut prendre le temps de nous pencher attentivement vers l’objet de notre recherche et pour se faire, nous retrancher en nous-mêmes.
La saisie attentive et la pensée authentique de ce qu’ont été les commencements de l’islam ne peuvent se faire au détour d’une simple lecture, d’une cogitation oisive de l’esprit ou des contraintes inhérentes à l’écriture d’un article, aussi ambitieux soit-il.
C’est bien une toute autre démarche que cette exigence du questionnement profond, qui appelle à une herméneutique du témoignage (ashahada), requière de notre part.
Le premier mot divin à avoir été révélé au Prophète (PBDSL), « Iqra », lui enjoint de réciter, de prononcer à voix haute le Verbe divin. Avant toute chose, comprenons que le destinataire du Coran n’est jamais singulier. Lorsque Dieu parle au Prophète, Il ne parle pas qu’à lui.
Par la médiation de l’Esprit saint, Dieu s’adresse à Muhammad et par la médiation du Messager lui-même, c’est toute l’humanité qu’Il convoque. L’injonction est donc plurielle et trace le chemin qui mènera la Parole vivante du Kalâm jusqu’à la marque ultérieure mais signifiante du Qalam.
Ce chemin dévoile d’ores et déjà toutes les étapes qui conduisent le Verbe et l’Esprit qui l’anime, de son surgissement intérieur depuis les entrailles sacrées du cœur vers le monde extérieur, par la grâce de la Voix et à travers la traversée opaque des gorges profondes.
De ce périple vivant de la Voix, se dessine de nouvelles orientations, de nouveaux horizons. Le surgissement aérien (élevé) du Verbe prédispose l’Esprit divin à forger et marquer le monde de son empreinte, sa signature : l’écriture. Mais l’écriture comme support de la manifestation du Verbe ne clôt pas le cycle de l’irruption et de l’éclosion du Verbe.                                                   
Seyyed Hossein Nasr
Par la médiation de la lecture et de la saisie eidétique (du grec eidos, idée), le Verbe retourne au centre de l’être qui lui a servi de refuge, dans le siège matriciel de la Vie et de la Pensée, avant d’exercer un nouveau souffle, et d’inaugurer un nouveau cycle de manifestation.
Le Prophète ne sait pas lire. Soit. Cette ignorance conditionnelle le prédisposait donc à devenir le support privilégié d’une réception fidèle, la Tablette purifiée où le Qalam pouvait s’imprimer, le Vase désigné où le Verbe a pu s’écouler, s’accumuler, et se répandre jusqu’à nous.
S’il ne peut lire de l’extérieur, Muhammad lit très clairement au fond de son cœur et dans le monde car il sait voir. Un état ontologique prophétique qui a ainsi autorisé le penseur Seyyed Hossein Nasr à établir une analogie symbolique entre la virginité mariale et muhammadienne 3.                                                             

L’élévation du Kalam                                                                       

« Iqra ». Récite donc, c’est-à-dire élève toi, par la voix, jusqu’aux exigences et à la rectitude du Verbe, pour que la voix te conduise, et que le Verbe te guide sur la Voie. Par la voix, l’esprit se fraie un chemin jusqu’au monde.
Le « Iqra » nous enjoint de proclamer le Verbe à la face du monde pour qu’il se souvienne, pour qu’il se remémore ses origines et se résolve à entrevoir le chemin initiatique du Retour. Telle est sa radicalité. Mais la proclamation dont il s’agit ici ne prend pas appui sur les surfaces arides de la rationalité mutilée.
D’où peut donc bien s’élever la Voix qui porte en elle le souffle du Kalâm ? La Voix, comme récitation, est haute et éclatante, mais sans éclats de voix, car c’est du cœur, ce cratère d’où surgit l’esprit, qu’elle puise sa racine, depuis ce fonds originel où réside le Kalâm dans sa conservation, qui est son lieu de mémoire et de saisie par le cœur.
Mais sans audition, point de conservation. L’audition nous offre au préalable les conditions d’une vision intérieure, une impression. Elle nous ouvre les portes de l’entrée dans le territoire de la mémoire. L’écoute attentive et profonde va encore bien plus loin dans la contemplation du Verbe, et toute contemplation inaugure une réalisation.
« Parle pour que je te vois » aurait dit un jour Socrate à un homme qui s’affublait de son apparence devant lui. Il y a ici, et sous ce rapport, parfaite analogie entre Kalâm et Qalam, audition/réception de la Parole et entendement/saisie du Verbe.
Grâce à l’audition/saisie du Verbe par le cœur, s’accomplit en l’Homme la condition de possibilité ultérieure d’une élévation par la Voix (Kalâm) et par l’Ecriture (Qalam) 4.
Par son élévation, la voix de l’Homme nous fournit une indication sûre. Elle devient transmission du discours décisif, c’est-à-dire déjà en germe, partage et lien avec l’Autre. La voix transmet le Verbe et par son souffle, expose, car dire c’est montrer et dévoiler un pan de l’esprit. Réciter avec hauteur le Verbe élève l’Homme à la participation du dévoilement divin, comme manifestation.
Cette récitation rend visible l’essence de la Parole présente dans toute chose et qui n’est que l’expression de la Volonté divine illustrée par le Koun coranique ou Kalâm existentiateur. La récitation est le déploiement et le déroulement du Verbe animé par le Souffle, dans le monde du cœur et de la pensée car la pensée est l’expression du Divin (Allah) en l’Homme.
Le « Iqra » élève l’Homme vers les hauteurs d’une position apte à lui permettre de saisir la quintessence du monde. Mais cette ascension radicale a ses conditions.
Elle n’est possible qu’à ceux qui ont fait l’effort de se purifier de leur rapport superficiel au monde et à eux-mêmes. Ceux qui se sont émancipés des conjectures matérielles, ceux qui se sont efforcés (jahada) de s’arracher à l’emprise des vanités mondaines, intimement décidés à se propulser, par un saut résolu de la confiance, vers la connaissance intime où réside l’Etre Singulier de toute chose.
La confiance est le pilier de toute connaissance authentique qui ne s’arrête pas en chemin et remonte jusqu’à la racine des choses. Il faut saisir tout ce qu’il faut comme courage et comme force de cœur pour se rendre digne d’emprunter ce chemin. La vie de Muhammad en offre le témoignage.
La vocation muhammadienne peut être identifiée comme l’étape de la retraite avec la vie mondaine et de l’aspiration à la contemplation.
Etape à laquelle a précédé celle où l’Homme, apercevant l’Esprit siégeant dans les hauteurs célestes, l’a vu soudainement accomplir son approche jusqu’à ce qu’il puisse voir son visage, puis, ensuite et à mesure qu’Il se rapprochait, jusqu’à ce qu’il saisisse son appel et y réponde lui-même par son propre témoignage.
Cette vocation, disions-nous, déroule les degrés qui marquent le passage de l’Homme éveillé à la prophétie de l’Homme consacré.

La saisie ferme du Verbe

Ceux qui ont accepté le dépôt du Verbe et qui ont fait ce qu’il fallait faire pour l’accueillir sont donc ceux qui se sont tournés vers le Divin (Allah), mais d’une orientation attentive et réceptive. Car Le voir ce n’est pas encore L’écouter.
Cette écoute exige toute autre chose : de la patience, de la confiance, une tenue et une disponibilité apte à recueillir le Verbe et à en faire fructifier, en soi-même, toutes les propriétés et toutes les possibilités.
Réciter, c’est aussi prier, c’est-à-dire communier ou plus exactement se rapprocher vers le lieu et l’instant de la rencontre avec Dieu, car la prière est récitation du Verbe.
De s’illustrer aussi par la prestance esthétique d’une récitation psalmodiée, déclamée avec solennité, et par la démonstration éthique d’un comportement qui n’est qu’une autre face visible du Kalâm, une conjonction du Verbe et une modalité de l’être qui se réunit en soi-même, se comporter signifiant « porter, transporter, réunir dans un lieu, amasser », ou dit autrement, porter soi-même son être vers les autres.
Le comportement est, de ce point de vue, l’une des modalités visibles du Kalâm en nous, la trace de sa manifestation. Dans le comportement avec autrui, nous disons ce que nous sommes. Même l’hypocrite ne peut substituer avec autant de fidélité la semblance de ses actes à l’authenticité de la sincérité qui traduit la modalité exacte de l’être à la vérité.
En rendant visible le Verbe, la récitation se fait lumière. Elle éclaire et dévoile les contours du Verbe qu’elle habille de sa voix, de ses intonations, de ses inspirations, de sa chaleur, de sa force innée.        

Le Kalâm ne s’offre pas au monde dans sa parfaite nudité. Il réclame l’écoute, la réception et toute la saisie que l’embrassement confère aux sincères, pour se présenter à eux vêtu de la tunique de l’amour avant d’accomplir, par eux et pour eux, le transport sacré du Vivant (Al-Hayy) qui les élèvera (et les rétablira) vers la connaissance.
Le « Iqra » coranique ouvre, le long de la Voie qui mène à l’Origine, un passage vers l’au-delà du visible, et en venant heurter la surface abrupte des phénomènes, nous restitue toute leur signification et leur valeur, nous les replace à leur juste place, nous en signifie la limite avant de nous conduire vers la Source qui leur a donné naissance.
Telle est la signification profonde et radicale du Kalâm qui s’inaugure par une ouverture vers l’être du cœur et de la pensée, et toute ouverture est une blessure, une irruption brusque et violente de l’extérieur vers l’intérieur.
Il convient tout de suite d’indiquer que la saisie ferme, l’interpellation musclée et la pression exercée par le Verbe sont les indices et la marque de sa rencontre. Qui ne s’est pas confrontée aux étreintes brutales du Verbe n’a pas goûté à sa substance, n’a pas été saisie par sa Force, ne se l’est pas vu communiqué.
La confrontation avec le Verbe s’accomplit par l’interpellation saisissante du Kalâm qui nous bouscule dans nos fausses certitudes, nous éveillent de notre sommeil phénoménal, nous libèrent de la torpeur confortable et fatale de notre immobilisme.
Le Kalâm/Logos exige de nous cet effort surhumain au prix d’un duel, au terme duquel, il nous accordera son ouverture et nous confiera avec générosité toute l’ampleur et toute la richesse de ses enseignements.
Cette confrontation intime et singulière est l’épreuve qui identifie de son sceau le front des mutakallimun (porteurs du Kalâm). Elle témoigne de l’em-prise de la pensée divine, de la manière dont elle nous sur-prend pour ouvrir en nous une voie fidèle d’acheminement.
En ce sens, la radicalité du « Iqra » porte aussi en elle les racines futures de l’ijtihad (effort tendu vers la compréhension, ndlr).

Le Kalam relie les mondes

Le « Iqra » coranique accomplit donc le déroulement sacré du Verbe (Kalâm/Logos) en l’amenant à se présenter à nous sous ses divers attributs : sa force, la beauté de ses traits, et la vérité dont témoigne l’essence du Verbe. Cette récitation est une convocation des Hommes à faire radicalement retour à la pensée profonde et authentique du Divin (Allah).
Elle les appelle à sa rencontre par une interpellation qui n’est ni parole, ni musique mais autre chose : une psalmodie. Une mise en ordre élégante. Une harmonisation aboutie des facultés de l’être humain en tant qu’il se laisse porté et élevé par la pureté du Kalâm divin, dressé comme une colonne face aux Hommes.
L’élévation spirituelle, éthique, esthétique et eidétique vers laquelle nous mène la récitation/actualisation/accomplissement du Kalâm divin est la voie qui mène à la Rencontre du Très-Haut (Al A‘la) et du Très-Elevé (Al ‘Aly). C’est sur le chemin de cette élévation que nous nous rendons digne de cette Rencontre.                                      

Cette mise en rang et mise en ordre du Verbe se réalise aussi dans le temps et l’effort, « afin de raffermir ton cœur par elle (la récitation) » car « nous l’avons disposé avec ordre harmonieusement » (Coran, s 25, v 32) 5. Le Verbe transforme l’être de l’Homme en son cœur même.
Nous savons que la connaissance ne se distingue jamais radicalement de l’être, qu’elle en dessine les modalités et en exprime la nature. Ce que nous portons comme discours sur la nature des choses nous informent au centre même de ce que nous sommes. La connaissance mène à l’être et l’être de l’Homme le mène, par nature, à connaître.
Mais le Verbe ne nous transforme qu’autant que nous sommes disposés à l’accueillir. La virginité du cœur est cette disposition à s’offrir avec ferveur, douceur et conviction à la rencontre avec l’Infini (Al ‘Azim). Le Verbe ne se dévoile qu’en s’imprimant et ne s’imprime en nous qu’à la mesure de ce que nous lui offrons comme disponibilité ontologique.
C’est aussi le sens de l’enseignement coranique qui nous révèle la nature féconde et vivifiante, donneuse de vie, du Kalâm divin. Le cœur est la terre profonde qui recueille, comme l’enseigne le Livre, l’eau féconde de la Révélation.
Mais toutes les terres ne se valent pas et ne sont pas de même nature. Certaines sont aptes à recueillir la céleste rosée, à en faire fructifier leur être au point d’en nourrir, à profusion, le monde. D’autre retiennent les eaux sans tirer profit de leur propriété de pureté vivifiante.
D’autres encore sont des terres arides de désolation, rendues de ce fait inaptes à les recevoir. Il en est ainsi du Kalâm divin et du cœur qui le reçoit.
Cette mise-bas de la portée (spirituelle, éthique, esthétique et eidétique) du Kalâm inaugure un nouveau cycle d’accomplissement dans le monde étrange et fascinant du libre-arbitre et de la responsabilité humaine car le Verbe, par la récitation, se transmet et transforme tout ce qu’il pénètre.
C’est là l’une des fonctions essentielles du Iqra coranique : relier les mondes, entre eux, par la grâce unifiante du Verbe divin 6. Il faut se souvenir ici que les mondes invisibles et visibles sont reliés par le Kalâm divin jusque dans ses conditions d’émission.                         


Le Verbe divin a été descendu par l’Esprit saint, archétype supérieur de l’ange ou être de lumière (l’archange Gabriel) vers le Prophète, archétype de l’Homme-Messager, vers ses frères en humanité, et plus globalement à destination des mondes entiers (‘alamin) et des réceptacles universels aptes à le recevoir, y compris ceux des êtres issus de la descendance du Maudit (Iblis), la descendance n’impliquant pas ici l’héritage ou la responsabilité immédiate.
Le Livre évoque, sans omission, toutes les entités créées par l’Incrée, et la Révélation inaugurée par le « Iqra » renoue entre eux l’ensemble des maillons de la chaîne existentielle, qu’ils soient matériels ou subtils (minéraux, végétaux, animaux, humains, démoniques, angéliques).
Ce lien est opéré par la grâce unifiante du Kalâm, ce qui signifie que le Verbe crée un espace de rencontre où le Divin (Allah) lui-même se manifeste, se rendant visible au coeur même des plaines de l’ici-bas, abolissant les forteresses caduques de l’insouciance et levant de manière décisive les sombres clôtures de l’immanence dressées par l’Homme de la nuit.
La réactualisation du Verbe divin accomplie par la récitation vivante se présente en ce sens comme une faveur accordée et comme la marque insigne d’une reconnaissance liant Dieu et l’Homme.
Le Kalâm relie et sa récitation éminente interpelle et saisit l’audience et l’assistance. Cette interpellation peut prendre plusieurs visages et dessiner les contours d’une relation aux formes diverses.
Elle peut désigner et dresser un pont reliant ceux qui, parmi les Hommes, ont entendu l’appel céleste du Kalâm et y ont répondu favorablement, lui ouvrant le chemin qui le conduira jusqu’à la demeure intime du cœur qui est le centre de l’être.
Mais cette interpellation peut tout aussi bien se heurter à un mur d’in-compréhension, de mal-entendus, de dés-accord, ou de refus catégorique, si l’audience s’est trop éloignée du Verbe. Cela bien que rien ne puisse échapper à l’émission de l’appel et qu’aucun espace ne soit trop vaste pour ne point être touché par sa vibration.
Sous une forme ou sous une autre, le Kalâm transforme tout ce qu’il touche, en fonction de sa nature.
Mais le Kalâm existentiel a vocation à féconder l’univers dans sa totalité et à atteindre tout réceptacle digne de l’accueillir, au-delà de toutes frontières d’espace ou de temps.
Cette étape marque le passage du Kalâm au Qalam, comme modalité d’accès au savoir, à la connaissance, à la lecture et à la réflexion, à travers la transmission de l’écrit. « Lis au nom de Ton Enseigneur (…) qui a Enseigné à l’aide du Qalam (Plume) (…) a enseigné à l’humain ce qu’il n’avait jamais su » (Coran, sourate 96, versets 1/5).
Ce passage est aussi à lire en lien avec deux autres références coraniques. « Or, Il enseigna à Adam les noms, chacun (d’entre) eux. Ensuite, Il présenta aux anges les porteurs de ces noms. Alors, Il dit « Informez-moi sur ces noms, si vous êtes véridiques » (…) Ils dirent : Nulle science pour nous si ce n’est ce que tu nous as enseigné (…) Il dit : « Ô Adam ! Informe les sur ces noms (Coran, sourate 2, versets 31/33). »
La première évoque l’enseignement divin au prototype humain adamique des « noms » de toutes choses, enseignement donné à l’Homme, puis transmis par lui aux anges, fondant ainsi métaphysiquement l’exigence éthique d’une transmission de la connaissance.
Le transfert de connaissances établit un pont ontologique entre les mondes et les esprits connaissant. L’Enseigneur n’apprend pas seulement ici à l’Homme la connaissance des Noms.
Il lui apprend à apprendre et à transmettre, ce qui est le sens de la Tradition qui signifie transmission. « Enseigner est plus difficile qu’apprendre, parce qu’enseigner veut dire « faire apprendre ». Celui qui véritablement enseigne ne fait même rien apprendre d’autre qu’apprendre » Heidegger, Qu’appelle-t-on penser ? 7                    
Martin Heidegger.
Le Qalam n’est pas encore évoqué dans cet épisode ontologiquement fondateur pour l’Homme. Pour autant, gardons à l’esprit que le Kalâm est déjà et primordialement saisi par le Qalam dans ce que le Coran mentionne comme la Mère du Livre ou Prototype primordial de l’Ecriture (ou du Livre), Umm al Kitab, dans lequel figure Les Livres divins (Torah, Evangiles, Coran, etc).
Le cycle du Kalâm/Qalam est donc duel : un cycle primordial, métaphysique et pré-existentiel, marquant le passage de la dictée divine du Kalâm à sa saisie par le Qalam matriciel (Umm al Kitab) ; puis un cycle existentiel révélé, reliant une nouvelle fois les mondes par la grâce unifiante du Verbe divin inauguré par la dialectique du « Iqra » (récitation/lecture, Kalâm/Qalam).

De la Mémoire au Signe, les états multiples du Verbe

La réunion des êtres et des mondes par la connaissance du Verbe réactualisé, trouve également une autre voie d’accomplissement privilégiée dans les horizons ouverts par le Qalam. L’écriture inaugure un autre rapport de l’être sachant au monde.
Ce rapport passe, là-encore, par une réunion ou réactualisation de l’être et de la connaissance, toute existentiation dérivant du Verbe (le Koun coranique) et toute saisie intérieure du Verbe (par la pensée du cœur) ouvrant un passage vers la saisie de l’être désigné par le nom, à travers la médiation du langage et de l’écriture.
Le « Iqra » accomplit ici sa fonction de synthèse de la connaissance. Il cristallise les éléments dispersés en une unité conceptuelle, selon un mouvement de la pensée allant de l’extérieur vers l’intérieur.
Puis, l’essence de l’idée ou être eidétique une fois saisi, par une expression ou impression, de l’intérieur vers l’extérieur, à travers le Qalam (écriture) ou le Kalâm (parole), dans un va et vient et jeux de miroirs permanents où l’esprit se perçoit dans la réflexion de soi (écoute/lecture), ou plus précisément dans la réflexion du Soi divin (ar-ruh).
Cette faculté interne de synthèse spirituelle véhiculée extérieurement par le Verbe sous ses deux modalités orale et écrite est l’expression en l’Homme de l’Unité primordiale de son origine. En toute activité de l’esprit, respire cette unité.
L’impression externe du Kalâm par le Qalam à travers l’écriture marque l’étape du passage au signe et à l’indication. Le Verbe doit parvenir à ses ayants-droits et il ne peut leur parvenir qu’à partir de deux sources : la Mémoire et le Signe.
« La mémoire est le rassemblement de la pensée. Rassemblement sur quoi ? Sur ce qui nous tient dans la mesure où il est gardé dans notre pensée – gardé parce qu’il continue à être ce qu’il faut garder dans la pensée. Ce qui est gardé dans la pensée est ce qui fut doté d’une souvenance, et cela parce que nous le désirons. Ce n’est que lorsque nous désirons ce qui en soi exige d’être gardé dans la pensée que la pensée est en notre pouvoir »Heidegger, Qu’appelle-t-on penser ?
La Mémoire est la saisie vivante du Verbe dans l’Esprit obtenue par l’écoute et par la reprise. Le dépôt du Verbe, que nous confère l’écoute, nous intime aussitôt l’ordre de le préserver de la Mort et de l’Oubli.                                                                                            

Dans la reprise vivante et incessante de la récitation, dans le maintien vif du Verbe dans la demeure intime de la Mémoire, se joue la condition de préservation et d’actualisation du Kalâm divin.
C’est ainsi que le dépôt du Kalâm, et sa conservation vive obtenue par la saisie clairvoyante du cœur, éveille en l’Homme la faculté de penser, et lui en offre l’opportunité. L’ouverture du Verbe dans le sentier de l’être de l’Homme ne marque pas seulement l’éveil de la pensée des profondeurs. L’ouverture est culture, elle fournit à l’Homme de l’éveil le contenu et la substance nécessaire à sa réalisation. Le Verbe est signe, sens et passage vers la Réalité suprême (Al Haqiqa). Dans ce labourage des entrailles du cœur, dans ce drainage des pensées humides, se joue la possibilité d’une germination nourricière de l’être obtenue par la fécondation du Kalâm.
Pour autant, cet engagement personnel est insuffisant. La nature du Verbe et sa destinée lui impose, en quelque sorte, plus que cela.
La réflexion du Verbe et sa conservation passe alors nécessairement par la désignation graphique du Signe. Le Verbe se conserve et se multiplie dans les supports écrits pouvant l’accueillir. Il s’offre à qui le recherche et se préserve pour ceux qui en sont dignes.
Dans cette entreprise assumée par le Qalam, l’essentiel est de rigueur. Pas de place au superflu, il s’agit de trancher net dans le giron du Verbe et de l’alléger de tout développement inutile, d’en libérer les contours pour le rendre accessible.
Cette impression signée, ou miroir du Verbe, crée alors les conditions d’une réflexion, autrement dit ouvre un passage pour l’esprit, ainsi appelé à renouer avec les sentiers de la pensée par le canal alchimique du langage.
Les traces (signes) laissées par le passage de l’esprit dans le monde ne renouvellent pas, ipso facto, l’accomplissement de sa venue au monde. Elles en indiquent pourtant la direction et rendent possible à tout aspirant sincère l’opportunité de le retrouver le long du chemin, pour peu qu’il s’y engage radicalement.
Cette voie rejoint la question de la sémiologie islamique qui ne sera pas traité dans cet écrit mais qui dresse cette fois-ci un nouveau pont entre le Cosmos et le Verbe à travers le signe (ayat).
Fouad Bahri

Notes
1-Introduction extraite de l’aphorisme n°518 de notre ouvrage « Le goût de l’inachevé », disponible sur ce lien.
2-Les définitions anglo-saxonnes et françaises de la radicalisation sont extraites de l’ouvrage « L’état d’urgence (permanent) » de Hassina Mechaï et Sihem Zine, aux éditions MeltingBook.
3- « Islam. Perspectives et réalités », Seyyed Hossein Nasr, éditions Buchet/Chastel.
4-Si le Qalam désigne techniquement le support qui rend possible l’écriture et non l’écriture elle-même, nous mentionnons dans ce passage le Qalam comme écriture, d’une part par ce que telle est sa finalité, d’autre part pour maintenir la pertinence de l’analogie entre la Voix et l’Ecriture comme deux supports de manifestation du Verbe divin. Ceci étant dit, on observera que l’écriture passe par une médiation qu’est le Qalam ce qui implique un rapport de l’Homme à l’écriture comme étant un double rapport médiatisé. La saisie du Verbe passe par la médiation du Qalam puis de l’écriture avant de se dévoiler à l’Homme. Ce double rapport mériterait une analyse à part entière.
5- Traduction du Coran par Maurice Gloton.
6-Expression à relier à la traduction du mot « salat », qui renvoie à la prière canonique en islam, que Maurice Gloton traduit par « action unifiante de grâce ».
7-La rédaction de cet article doit beaucoup à la lecture de Martin Heidegger et, à un autre niveau, de René Guénon, sans oublier l’indispensable apport du travail lexical de Maurice Gloton.


dimanche 19 mai 2019

La fissure


Prouve moi que tu as raison ! Apporte-moi en la preuve et une preuve solide ! Les polémistes, tel est leur langage, se gargarisent de raisonnements apodictiques qu'eux-mêmes ne convoquent jamais avant de prendre une décision ou de porter un jugement. Ces apôtres du rationalisme veulent du solide, du stable, ils nous réclament de l'évidence, en ignorant paradoxalement que l'évidence, comme mise à nu de l'être et du sens, se suffit à elle-même et ne requière aucune autre médiation. En vérité, la médiation de la preuve dissimule toujours plus qu'elle ne dévoile le visage de la vérité. C'est ainsi que la preuve se révèle pour ce qu'elle est réellement : une quête désespérée et une compensation frénétique d'évidence pour les borgnes du Logos. 



Les adeptes du polemos, ces rhéteurs arrogants qui dissimulent derrière chaque tournure de phrase une pointe assassine, ne voient jamais plus loin que la mesure de leurs mains. Ne voyant bien, ni de près, ni de loin, les voilà donc amenés à commettre l'erreur fatale de la précipitation. Négligents, ne voient-ils donc pas (c'est précisément le problème) que la preuve ne prouve pas davantage, disons de manière catégorique, la vérité d'une proposition ou plutôt d'un fait, que toute autre chose ? A bien considérer, si la preuve prouve la chose, qu'est-ce qui, à son tour, prouvera la preuve ? 



Si je demande qui a fissuré le mur de la cloison qui sépare ma demeure de celle du voisin et qu'un témoin, disons digne de confiance, m'indique de ce pas et de son doigt la silhouette d'un individu me tournant le dos et s'éloignant de mon champs de vision, un individu présumé coupable d'avoir lancé le projectile responsable de la fissure : qu'est-ce qui me garantira que mon témoin ne s'est pas trompé, que sa vision n'a pas défailli, ou mieux, que ce qu'il a réellement vu est la vérité ? Après tout, si les probabilités sont très minces, rien n'empêche que l'individu se soit retrouvé précisément et simultanément sur l'axe du projectile au moment où le témoin a observé la scène, laissant croire à ce dernier qu'il était précisément témoin d'un délit et qu'il tenait son coupable sous les yeux. D'ailleurs, l'individu lui-même était-il réel ? N'était-ce pas un hologramme destiné à me tromper ? Hypothèse peu crédible, jugera-t-on. 

Faut-il alors ressasser le vieil argument cartésien, pardon l'argument ghazalien (une preuve peut en cacher une autre), du rêve ? Rien n'interdit de le penser. Peut-on jamais distinguer le rêve de la réalité ? Et qu'est-ce qui me prouvera que je n'ai pas rêvé de cette scène ? On me rétorquera qu'au réveil rien ne m'empêchera d'aller constater la réalité de la fissure. Mais alors qu'est-ce qui me prouvera une nouvelle fois que cette fissure n'a pas été faite au moment de mon sommeil, lors même que je rêvais, et par d'autres causes (et ceci alors même que la précédente cause n'a pas encore été établie). Peu probable, mais non improbable. 



Poursuivons. Qui pourra me prouver que toute cette scène n'est pas l'effet d'une suggestion puissante exercée sous hypnose, le déroulement méthodique d'une scène mentale déterminée point par point par un metteur en scène de l'esprit qui m'est étranger ? Absolument rien. Dans la même veine, l'hallucination d'un psychotrope ou d'une démence passagère ou permanente ne sont pas à exclure, pour peu qu'en de telles circonstances nous puissions seulement en avoir conscience. Bref, la preuve ne fait qu'inaugurer une régression indéfinie vers l'incertitude de la preuve car si la preuve ne prouve pas de manière catégorique son objet c'est bien parce que son fondement se trouve ailleurs : la croyance. Peut-il en être autrement ? 



Poussé dans ses prolongements, ce raisonnement nous conduit à penser que la perception de la réalité ne suffirait pas à garantir le moins du monde à tous ces procureurs du positivisme contemporain, pas plus qu'à leurs héritiers (les fanatiques sceptiques) la moindre assise. Une preuve ne doit-elle pas toujours se distinguer de son objet comme tout critérium de la vérité se doit de l'être ? Qui ou quoi donc prouvera la réalité (la vérité) de la réalité en dehors d'elle-même ? La circularité de ces raisonnements nous indiquent que nous avons franchi depuis longtemps déjà les frontières du monde connu, ce qui étant donné la nature étriquée et bornée des sentiers qui nous y ont mené, n'a pas été difficile. Bien moins que la preuve, la croyance en la preuve est le critérium véritable du dialecticien, qui ne prouve précisément que cela.


dimanche 12 mai 2019

Le miroir du temps



Le passé est le miroir du présent. Le savoir est la conscience (mémoire) du passé. La parole de mort (calomnie, médisance) ne survit pas à l'instant. Le temps est l'allié de la vérité. La conscience est la racine de l'avenir.

mercredi 8 mai 2019

La conquête de l'amour



Qu'est-ce que l'amour ? Cette question a-t-elle seulement un sens ? Pour quelles raisons, par exemple, lorsque nous pensons à l'amour, pensons-nous systématiquement à l'amour-passion entre un homme et une femme ? Pourquoi ne pensons-nous pas à l'amour d'une mère pour son enfant ? Et pourquoi ne pense-t-on jamais à l'amour d'un père pour sa fille ? L'amour est-il seulement synonyme ou équivalent à la passion ? Ou bien la passion est-elle une forme d'amour particulièrement puissante ? Peut-on d'ailleurs penser l'amour sans l'avoir vécu ? Est-il seulement possible de ne pas avoir connu la moindre forme d'amour ? 



Questionner l'amour, quelle que soit la question, revient à questionner l'évidence et l'absence d'évidence, car rien n'est plus évident que l'amour quand il se déclare à lui-même et se manifeste de lui-même, et rien n'est plus évident que l'amour n'est pas ou n'est plus quand il est questionné. L'évidence échappe toujours, par nature, au questionnement. Si l'évidence peut-être néanmoins questionnée, il est certain que par le questionnement, elle se soustraie à la question, car l'évidence est une mise à nu du sens. Dans le questionnement, l'évidence est invitée à se dissimuler sous les voiles du détachement et de la retraite vers l'inaccessible. Dans la perte du sens de l'évidence, nous sommes perdus à nous-mêmes et perdus dans notre possibilité de communier avec l'essence de la vérité. La perte de l'évidence est l'une de ces fautes irréversibles comportant en elle-même son propre châtiment.  



Qu'est-ce que l'amour ? Voici ce que nous en savons. L'amour se vit et se cultive. Il naît et il meurt. Il surgit à l'aune de l'imprévisible et disparaît dans le territoire des conventions. L'amour est l'une de ces notions rendues comme inaccessible à l'entendement. Il doit donc être pensé ailleurs, à la source, au niveau du cœur. Et nous voyons bien qu'à ce niveau les choses sont plus profondes, plus saisissantes et d'autant moins saisissables. En nous remémorant l'amour et en puisant au fond de nos souvenirs, nous comprenons que l'amour est polymorphe et en mouvement, d'un mouvement d'une autre nature puisqu'il se meut en lui-même et de lui-même, et vit de sa propre consomption. L'amour se nourrit de lui-même mais prend racine dans les êtres, lieu de manifestation et de présence de l'amour. Nous aimons un être, parmi d'autres, et sommes aimés d'un autre. L'amour peut être réciproque ou vécu à sens unique. Il ne se choisit pas et ignore l'équité. Là où il y a équité, il n'y a pas d'amour. L'amour transcende le calcul et donne par amour de soi ou amour de l'autre, par amour de l'autre en soi. 


Mais sous une forme ou une autre, qu'il soit inspiré par un être ou par autre chose, l'amour se vit malgré tout prisonnier et lié à ce qui l'enchaîne comme sa raison d'être, et de combustion en combustion ne désire paradoxalement qu'une chose : se frayer un chemin de libération vers l'au-delà de l'être aimé. Par cette pensée, l'amour se surprend à penser contre soi, mais en pensant par soi, l'amour commence de se libérer de l'autre. Dans l'amour de l'autre et dans l'amour de la forme, se joue déjà en amont le procès de la fin de l'amour. Mais ce que la fin de l'amour nous apprend est une leçon capitale et cruciale : nous n'avons jamais aimé tant que nous n'avons pas aimé l'Amour lui-même, et ce qui caractérise l'Amour, ou si l'on préfère l'Amour infini, absolu ou universel, est sa capacité à nous englober, à nous envelopper de sa chaleur et de sa bienveillance immesurée et inconditionnelle. La véritable conquête que nous indique l'amour, dans sa présence, est donc située au-delà de toutes les formes qui l'inspirent et qui ne constituent qu'autant de marches menant vers Lui. L'amour de l'Amour est cette noble entreprise qui nous appelle des tréfonds du cœur à nous émanciper des formes pour nous préparer à nous consacrer, dignement et avec ferveur, à n'adorer que Lui.