La foi se réalise dans son accomplissement terrestre
et cette réalisation implique le combat pour sa survie et son épanouissement à
une époque marquée par les troubles multiples, les déviances généralisées, la
tiédeur et l’indifférence religieuse, l’athéisme militant et les nombreuses
tentatives de liquidation théologiques portées par les projets de
sécularisation extracommunautaires mais aussi de plus en plus intracommunautaires.
Dans ce contexte, il est dangereux et erroné de vouloir différer la réalisation
de la foi dans la vie de l’au-delà au prix d’un renoncement terrestre et
temporel de l’accomplissement du Royaume de Dieu. La vie de l’au-delà est la
continuité inachevée de cette existence qui, du surgissement originel de la
pensée divine à l’ultime résurrection, ne constitue que l’une des étapes de la vie
qui est ce don éternellement insaisissable du Vivant. Dans cette vaste odyssée
tragique ponctuée par ses métamorphoses incessantes, la foi se doit d’être en
mouvement car elle est l’esprit animé, le souffle de vie déterminé par son oscillation
permanente garante de son extension vitale. Ce mouvement s’alimente aussi et
avant toute chose par la nourriture du Verbe divin dont la foi est le fruit et
le cœur la racine. De la confrontation salutaire avec son environnement hostile
naît la force de la Vie et cette étape de la vie terrestre est la scène
centrale de cette réalisation obtenue au prix d’une manifestation spirituelle renouvelée
indéfiniment. Il n’y a pas de vie spirituelle sans accomplissement terrestre du
Royaume de Dieu, ce projet décisif que porte dans ses entrailles l’homme
califale. Vouloir le Bien, c’est avoir la force de l’accomplir.
mardi 29 août 2017
samedi 26 août 2017
L'absence de certitude n'équivaut pas au doute mais à la suspension du jugement
Les
sceptiques et les partisans du doute se trompent en considérant que
leur option prédicative est la plus sensée, la plus rationnelle et
conforme à la connaissance car douter c'est refuser jusqu'à la
possibilité même de la chose, son caractère hypothétique et son
intelligibilité. Les partisans du doute en repoussant loin d'eux la
possibilité de la reconnaissance prédicative ont fini par se couper
successivement de Dieu, du monde, de la vie, et en dernière instance
de leur propre unité. La certitude est le fondement du savoir et non
le doute. L'absence de certitude n'équivaut pas au doute mais à la
suspension prudente du jugement et à la recherche patiente de la
connaissance. Le doute est une obscuration de la pensée, de
l'intelligence et du cœur. En ce sens, il est et demeure un facteur
de régression sapientale. Contre Descartes donc, Parménide pour qui
« pensée et être sont une seule et même chose ». Une
perception confiante et généreuse dans le mouvement expansif de la
vie de l'Être.
mercredi 9 août 2017
vendredi 21 avril 2017
Faut-il voter ou s'abstenir ? Les termes d'un débat confessionnel agité
Alors
que vient de se terminer le salon du Bourget organisé par l'Union
des organisations islamiques de France, une question hantait tous les
esprits à quelques jours du premier tour des élections
présidentielles françaises : faut-il voter ou s'abstenir ?
Tout
a commencé par le lancement d'un pavé dans la mare il y a environ
un mois de cela. Dans l'extrait d'une vidéo mise en ligne au mois de
mars mais enregistrée en janvier 2017 dans le cadre d'une
intervention effectuée au cours d'une conférence organisée par
l'Union française des consommateurs musulmans (UFCM), Tariq Ramadan
défend l'idée d'une abstention active, idée de plus en plus
développée ces dernières années en France par des intellectuels
tels qu'Etienne Chouard et revendiquée dans un ouvrage récemment
publié par Antoine Bueno intitulé «No vote ! Manifeste pour
l'abstention».
L'intellectuel musulman met en avant le caractère
factice de l'élection marquée par l'émergence de pseudos candidats
anti-système qui ne seraient que le pur produit du macrocosme
marchand dominant la société française, à l'instar notamment d'un
Emmanuel Macron. « Il y a une vraie position politique à
refuser la manipulation politique » a déclaré Tariq Ramadan
qui a par ailleurs répondu dans une seconde vidéo à ceux qui
l'accusaient de contradiction dans sa posture, lui qui a ces deux
dernières décennies encouragé les citoyens de confession musulmane
à s'engager et à aller voter.
La
consigne de l'UOIF : voter absolument !
Cette
prise de position abstentionniste stipulant qu'« en allant
voter vous participer d'un système qui vous vole la pensée »
a semble-t-il perturber un consensus politique intracommunautaire sur
la participation politique des citoyens musulmans, consensus acquis
difficilement après des batailles religieuses interminables sur le
caractère licite ou non du vote. L'UOIF qui défend la
participation politique des musulmans, tout en niant explicitement
faire elle-même de la politique « en tant que structure »,
a comme chaque année organisé des débats sur le sujet de la
participation politique.
L'absence de Tariq Ramadan à cette session
2017 a été d'ailleurs remarquée tant sa présence et ses
nombreuses interventions font partie chaque année des temps forts de
la Rencontre annuelle des musulmans de France. Faut-il l'attribuer à
sa prise de position sur l'abstention active ? Il demeure que le
président de l'UOIF Amar Lasfar qui arrive au terme de son mandat de
président a déclaré que la seule consigne à exécuter absolument
était celle d'aller voter.
Dans le même sens, le conférencier
Nabil Ennasri a déclaré au cours d'un des débats de la RAMF que «
L’abstention, c’est le mauvais choix : on ne pèse rien du tout
», «déclenchant des applaudissements» selon Cécile Chambraud du
quotidien Le Monde. Il y a donc bien un clivage entre les deux
positions.
Yamin Makhri : «Aucun changement réellement positif ne peut venir des urnes»
Ce clivage est d'autant
plus intéressant que la position de Tariq Ramadan fait écho à
celle du fondateur des éditions Tawhid et membre de l'UFCM, Yamin
Makhri, qui a développé dans un texte partagé sur la page facebook
de Tariq Ramadan, un texte approfondi de réflexion qui resitue la
question du vote dans une perspective plus large qui est celle de la
société de consommation et du néo-libéralisme.
Voici quelque
éléments d'analyse avancés par son auteur : «L’abstention
devient une option de plus en plus ouvertement assumée face à une
illusion du choix démocratique » (…) Une société qui a déifiée la croissance, le travail et qui compense sa misère existentielle dans un consumérisme effréné ne peut plus le dénoncer » (…) La politique, elle-même, nous est présentée comme le monde dans lequel on voudrait nous maintenir : une marchandise. On cherche à nous "vendre" un candidat dans un spectacle déprimant et vide de sens, se répétant à chaque campagne présidentielle. Les consommateurs-citoyens doivent se soumettre à l'offre qui leur est offerte aidées par les agences médiatico-publicitaires toujours intéressées (…) Aucun changement réellement positif ne peut venir des urnes : le gouvernement n’aura qu’une faible marge de manœuvre et il n'aura d’autre choix pour continuer de se financer que de se plier aux logiques marchandes avec son lots de guerres, ses ravages écologiques et sociaux».
Le
néolibéralisme a vidé le vote de tout sens
Pour
Yamin Makhri, le vote comme l'élection n'ont plus de sens car ils
ont été vidées de leur finalité par un néo-libéralisme qui a
imposé son système de valeurs chosifiant et aliénant et s'est
substitué de fait aux instances légitime de la vie politique
(Nation, démocratie, République). La plupart des candidats
défendent d'ailleurs selon lui la même ligne idéologique
fondamentale : « Des
libéraux de gauche (Macron, Hamon) ou de droite (Fillon) à leurs
adversaires keynésiens-étatistes de la gauche radicale (Mélenchon)
ou d’extrême-droite (Le Pen), ils partagent tous le même amour du
travail, la même obsession pour la croissance économique et le même
désintérêt vis à vis d'une marchandisation toujours plus
croissante de nos vies ». Il est intéressant de constater que
cette position en faveur de l'abstention active s'inscrit dans une
analyse plus large sur la véritable nature du pouvoir, sur la
manipulation que constitue l'élection de personnes qui ne décident
plus, sur les effets pernicieux de l'idéologie dominante
néo-libérale et son caractère totalitaire dans la vie des Hommes.
A cette position conjointe de Tariq Ramadan et Yamin Makhri, deux
réponses ont été proposées.
Noureddine
Aoussat : l'abstentionnisme «est illusoire»
L'imam
et écrivain Noureddine Aoussat a publié la première partie d'une
tribune sur un blog Médiapart qui est une réponse ouverte adressée
à Tariq Ramadan.
Il critique la position de l'intellectuel en lui
reprochant de ne pas la fonder sur une analyse écrite et argumentée
qui soit rigoureuse. Noureddine Aoussat, qui qualifie l'abstention
active d'oxymore, exprime par ailleurs son scepticisme sur la
réussite d'une telle entreprise étant donné la diversité des
motivations menant à l'abstentionnisme. «Vous a-t-il échappé que réunir les abstentionnistes anarchistes, les abstentionnistes dégoûtés par les turpitudes des politiciens, les abstentionnistes anti système, les abstentionnistes révoltés par cette démocratie factice minée par les corporatismes, les abstentionnistes pour des convictions religieuses ou supposées telles…, et d’autres types d’abstentionnistes est tout simplement illusoire ? (…) Juste
à titre d’exemple, est-il possible de faire converger les actions
des abstentionnistes musulmans avec les abstentionnistes
anarchistes ? Ma réponse est un non catégorique. En effet, les
théories du comportement collectif stipulent que l’individu, en
l’occurrence l’abstentionniste, met avant tout en jeu son
identité personnelle lorsqu’il rejoint un groupe».
«Notre
problème... notre manque de vision commune»
L'imam
qui critique avec virulence les termes de l'alternative « Voter
ou résister » s'interroge : « Quel intérêt donc, vous et ceux qui promeuvent cette abstention, avez à replonger les musulmans dans l’abstentionnisme qui les a longtemps handicapés ? ». Noureddine Aoussat attribue enfin ce qu'il perçoit comme une incohérence politique à un manque de vision communautaire des musulmans. « Notre problème, c’est avant tout notre manque de vision commune ; l’absence de volonté de convergence entre les différents acteurs et prédicateurs ; l’absence de cohérence dans les discours des uns et des autres. Notre problème est notre refus de nommer nos tabous ; de reconnaître nos lacunes et nos défauts. Le problème des musulmans en France, et leur position vis-à-vis du vote en est un exemple criard : c’est que l’action du musulman -individu ou groupe- n’est farouchement contrée et combattue que par l’action d’un autre -individu ou groupe- musulman (…) Voter
ou refuser de voter n’est pas uniquement une tactique, mais une
vision, une conception, voire une idéologie au sens noble du terme.
Et c’est ce par quoi nous devrions commencer ». Une posture
communautaire semblant contredire son propos préliminaire :
« C’est en tant que citoyen français ET musulman soucieux de
l’avenir de notre bateau France sur lequel nous sommes embarqués,
en tant qu’acteur associatif engagé sur ces questions de société
(…) (et) point en tant qu’imam ou prédicateur que je critique
votre appel ».
Fouad
Imarraine : le vote doit être l'aboutissement d'un engagement
Une
autre critique formulée indirectement contre l'abstention émane de
Fouad Imarraine, un autre acteur historique de l'associatif musulman,
membre fondateur du Centre Malcolm X et proche de l'UFCM, qui défend
la nécessité du vote, ce qui témoigne il faut le souligner d'une
pluralité de positions divergentes au sein d'acteurs associatifs
proches.
Tout en reconnaissant la nécessité de trouver une
alternative à l'hégémonie du néolibéralisme marchand, Fouad
Imarraine estime que « quelle
que soit la conduite politique menée, la participation citoyenne est
vitale ; sans elle aucun système étatique ne peut tenir, ni même
se concevoir (...) Il est donc crucial, que dans une démocratie,
l’engagement du citoyen soit effectif pour assurer un rapport
équilibré entre les pouvoirs. Sans cet équilibre entre les
pouvoirs, la cohésion du groupe, la cohésion sociale, sont
grandement menacées. Sans cela, les fondements de la société
s’écroulent (…) Pour le citoyen, être absent de cette arène
politique le destitue et rompt l’équilibre des pouvoirs qui sont
ensuite redistribués ».
«La
démocratie est mise à mal à cause de la démission des citoyens»
Fouad Imarraine défend
donc une position électoraliste se situant dans le prolongement
classique des théorie politiques démocratiques insistant sur le
caractère vital et fondateur du vote, mais à une nuance près. Pour
lui, le vote n'est que l'aboutissement d'un engagement citoyen plus
global et permanent et sa valeur est donc proportionnelle à
l'investissement citoyen accompli au quotidien. « L’acte de vote
n’est le plus souvent que l’aboutissement et la sanction d’un
processus plus long d’engagement volontariste (manifestations,
désapprobation, engagement associatif, sensibilisation écologique,
identitaire, humanitaire…) (…) La volonté de consécration de
cet instant chez certains ne brille en vérité que par l’absence
d’intérêt et d’engagement dont ils ont fait preuve le reste du
temps. C’est particulièrement caractéristique d’une partie des
musulmans qui se réveillent quand les campagnes battent leur plein
ou au moment de glisser le bulletin dans l’urne ; ils escomptent
ensuite renégocier leur place quelle que soit l’issue du
scrutin ». Une position qui fait du vote un recours légitime
et un acte de résistance à tout ce qui menace la démocratie. «
Qu’il s’agisse des idées de l’exclusion et de la haine ou du
capitalisme sauvage, de l’ultralibéralisme, la démocratie est
mise à mal à cause de la démission des citoyens qui ont perdu
toute motivation (…) En tant que musulmans et citoyens des
quartiers populaires, nous devons réitérer autant de fois que
nécessaire le barrage de la route à celles et ceux qui nous
stigmatisent (…) Au moment où le désespoir gagne du terrain,
notre spiritualité doit nous porter à l’acte de résistance ».
La fin des
démocraties ?
Voter ou résister, voter
pour résister, les termes du débat étant posés, que faut-il en
penser ? A la lecture et à
l'audition des arguments des pour et des contre, il faut bien dire
que l'analyse la plus aboutie demeure à ce jour du côté des
partisans de l'abstention active. Pourquoi ? Pour des raisons de
cohérence assez simple à saisir. Tout d'abord, reprenons les
arguments énoncés par les critiques de l'abstention active. Celui
défendu par Noureddine Aoussat stipulant qu'une convergence des
partisans de l'abstention est impossible à obtenir est insuffisant
pour une raison simple : le même argument peut être avancé
pour les partisans du vote dans la mesure où il existe plusieurs
raisons de voter pour un candidat, certains électeurs étant séduits par une mesure particulière qui ne sera pas celle qui aura convaincu
un autre électeur. Même chose pour le profil hétéroclite des
électeurs qui se retrouvent dans le choix d'un même candidat, voire
même si l'on souhaite élargir la réflexion, le profil de ceux qui
défendront l'option plus général du vote pour des raisons de
classe, de sentiment communautaire ou d'intérêt général.
L'hétérogénéité des partisans de l'abstention active n'est donc
pas un argument solide. Le second élément qui est la critique de
l'absence d'arguments solides avancés par les défenseurs de
l'abstention qui ne présenteraient pas de vision politique globale
est partiellement juste mais insuffisante. On a vu dans quelle mesure
Yamin Makhri propose une analyse globale très juste et approfondie
de la justification relative à cette option et qui l'amène à
intégrer cette question dans la problématique globale du paradigme
néolibéral avec un questionnement sémantique articulant
parfaitement la vision spirituelle que l'islam porte sur l'humanité
sur la condition actuelle de l'homme post-moderne. Si le principal
intéressé reconnaît lui-même que « dire
non n'est pas suffisant, il faut agir par la suite », les
perspectives alternatives à un modèle démocratique classique ne
sont pas effectivement mentionnées ou proposées. Ceci étant dit,
ce n'est pas une mince affaire et il n'est pas raisonnable de
supposer qu'il suffit de proposer un système global clé en main que
l'on proposerait au grand public en estimant qu'il s'agirait là
d'une panacée qu'il suffirait d'adopter pour sortir d'un cycle de
crises systémiques.
La
fragilité des arguments pro-électoraux
Pour
autant, la critique reste valable et nous verrons qu'effectivement,
il s'agit pour les partisans de l'abstention active d'aller plus loin
et d'affiner leur vision. La fragilité des argumentaires des
partisans du vote dont nous avons brièvement présenté le contenu
se résume à ceci : le vote n'a de sens que dans un système
politique démocratique fondé sur la souveraineté d'un peuple qui
légitime l'existence politique d'une Nation. Cela signifie la
suprématie du politique sur l'économique et la finance, la
séparation des pouvoirs et le respect des principes constitutionnels
fondant la légitimité démocratique d'un Etat de droit et parmi
eux, l'égalité civique des Hommes. Or, la France a objectivement
perdu sa souveraineté politique en intégrant l'Union européenne.
Elle ne contrôle pas sa monnaie, est asservie par une dette qui
atteint dorénavant la totalité de son PIB ce qui traduit sa sujétion complète aux banques internationales, à ses emprunts et à
des taux d'intérêts qui l'ont aliéné de son indépendance. Du
moins, si l'on pense dans le cadre du fonctionnement actuel des
institutions monétaires et financières et des réseaux bancaires
qui déterminent non seulement le fonctionnement des gouvernements en
établissant leur marge de manœuvre économique et leur latitude
mais plus largement en contrôlant la vie et la conscience de
plusieurs millions d'âmes à travers la suprématie d'une idéologie
néolibérale moderniste, ultratechnologisante et
hyperindividualiste. Il est certain que ce problème excède très
largement la question du vote ou de l'abstention mais il est
essentiel de saisir le fait que le vote et ce qui l'accompagne, à
savoir la mythologie démocratique d'un peuple qui choisirait son
destin en consacrant l'expression de sa volonté par l'élection, est
l'un des principaux ressorts de légitimation de cette aliénation
globale portée par la modernité en crise. Voter revient donc à
légitimer un système de dépossession de soi marqué par la
tyrannie d'un consumérisme devenu l'alpha et l’oméga des sociétés
occidentales et, bien au-delà des chaines de télévision et
hebdomadaires, grâce aux moyens redoutables offerts par l'internet
et les réseaux sociaux, du monde entier.
Renouer
avec le sens sacral de l'humain
La
déréalisation des hommes dissous dans le bain acide d'une
virtualité numérique qui n'est que l'aboutissement d'une
dépossession de leur existence, à la fois structurelle mais tout
aussi consentie par les fléaux d'un fatalisme de la désespérance
qu'ils cultivent volontiers, décrit les traits d'un tableau
relativement sombre de notre époque. Sans cette appréhension
globale du mode de vie qui nous est imposé aujourd'hui, sans la
saisie profonde des enjeux de conscience qui président notre avenir
et celui de nos enfants, il sera bien inutile de débattre de
l'importance du vote ou de la nécessité de l'abstention. Toute
liberté implique une responsabilité et toute responsabilité naît
d'une prise de conscience. C'est à un sursaut de la conscience que
nous avons aujourd'hui « espérément » besoin, un
électro-choc, une opportunité de faire imploser pacifiquement « la
machine ». Si le vote est un ultime recours pour protéger
« les siens » d'une menace fasciste de tout temps
alimentée, encouragée, instrumentalisée, arborée et susurrée par
les mêmes langues fielleuses de l'hydre moderniste, alors le vote est
un leurre et une illusion destinée à maintenir en place un
effrayant statu quo, à pérenniser la même domination idéologique
et à consacrer ad
vitam aeternam
l'usurpation du pouvoir, le pouvoir des corps, des cœurs et des
consciences. Couper les têtes de cette hydre multiforme est absurde
et parfaitement inutile car la moindre de nos contestations
l'alimente, nos cris de protestation la nourrisse et nos élans
utopiques la consolident chaque jour un peu plus. Il faut que la Bête
succombe pour que tombe la peur et que la vue du Ciel soit enfin
dégagée de ce sinistre spectacle.
Ne
plus être complices du mensonge
Il
nous faut donc nous engager résolument, et sans crainte des
reproches, vers cette voie de l'abstention active jusqu'à ce que le
pourcentage obtenu atteigne le seuil irréversible de l'implosion et
de la dé-légitimité électorale. Ce taux est variable et l'enjeu
n'est pas de déterminer s'il doit être de 60 ou 70 %, l'essentiel
est de lancer la dynamique et de maintenir le cap. Parallèlement à
cette dynamique, il va s'agir d'identifier les caractéristiques les
plus prégnantes de cette domination et les multiples ressorts à
l'origine de l'aliénation moderniste. Ce travail d'analyse, de
maturation et de proposition doit être réalisé conjointement et en
lien avec l'ensemble des hommes et des femmes déterminés à changer
de société.
Il ne s'agit plus d'élaborer une contre-idéologie
mais de lever les voiles de l'oppression qui étouffent la nature
humaine et d’œuvrer à un retour émancipateur des plus ambitieux
vers une prima natura
fitratique. Voter peut, sous certaines conditions être un acte de
transformation politique ou d'aliénation politique. Notre position
est de ce point de vue très claire : l'oligarchie, qui
n'est autre qu'un faisceau de convergence établi entre la tyrannie
d'une idéologie néolibérale moderniste et mortifère, et des
institutions et individus qui lui sont liés par intérêt ou
conviction, s'appuie sur la légitimité de notre vote. Le catéchisme
démocratique est un leurre destiné à nous faire avaler la pilule
d'une sujétion et d'une servitude devenues désormais intolérables.
Ne soyons donc plus les complices de ce mensonge.
samedi 18 février 2017
Parution du livre "Le goût de l'inachevé"
| Le livre est disponible en pré-commande immédiatement sur ce lien : |
Voilà c'est officiel. Je vous annonce la sortie de mon livre "Le goût de l'inachevé" prévue le 6 mars prochain. Il s'agit de mon premier ouvrage. Ce livre est particulier dans la forme comme dans le fond. Ceux qui me lisent sur mon blog depuis des années sauront de quoi je parle. Pour tous les autres, ce livre sera une surprise, bonne ou mauvaise, je vous laisserai le soin d'en décider.
Que dire d'autre ? Il s'agit d'un recueil d'aphorismes de 216 pages distribués en cinq parties et qui traitent de très nombreux thèmes (amour, politique, foi, morale, psychologie, etc). L'avantage est qu'on peut lire cet ouvrage à n'importe quel endroit et le refermer à n'importe quel autre. Autre chose : j'ai fais le choix difficile mais important pour moi de l'auto-édition pour conserver mon entière liberté éditoriale sur ce projet. Ce livre n'existera donc que par votre concours actif, vos relais et vos partages.
Que dire d'autre ? Il s'agit d'un recueil d'aphorismes de 216 pages distribués en cinq parties et qui traitent de très nombreux thèmes (amour, politique, foi, morale, psychologie, etc). L'avantage est qu'on peut lire cet ouvrage à n'importe quel endroit et le refermer à n'importe quel autre. Autre chose : j'ai fais le choix difficile mais important pour moi de l'auto-édition pour conserver mon entière liberté éditoriale sur ce projet. Ce livre n'existera donc que par votre concours actif, vos relais et vos partages.
lundi 13 février 2017
Ce qu'est l'Homme accompli
La pureté ou la folie sur le chemin
de la pureté...
La raison observe, décrit, évalue, calcule et analyse les choses. Les opérations rationnelles se définissent comme une appréhension de la chose et non une saisie de l'être car la raison ne s'empare que des formes, des idées. Le cœur seul saisit l'être là où il se trouve, sans médiation. Si le savoir offrait le salut de l'âme, l'homme adamique qui avait reçu la connaissance de toutes choses n'aurait pas chuté et quitté le jardin primordial. La croyance se définit comme une vision de l'être au-delà de l'apparence phénoménale, un acte de confiance marqué du sceau de la plénitude car la pensée ne peut accéder directement à Dieu. Dieu ne peut être pensé, au sens entier du mot penser, tout au mieux peut-il être deviné, suggéré, approché par l'esprit. Toute tentative de penser pleinement Dieu mène inexorablement vers la folie car il est de toute nécessité que Dieu ne prenne place qu'en un lieu convenable, c'est à dire purifié. Or, l'homme ne pouvant s'arrêter de penser, mêlant et combinant successivement le pur et l'impur, le faux et le vrai, l'illusoire et l'authentique, un tel espace ne permet pas d'accueillir en son sein la présence du Divin, et toute tentative d'y parvenir conduit l'homme à la déchéance. La connaissance de Dieu est également impossible par la saisie idéelle, nous ne l'ignorons pas, pour des raisons évidentes tenant à l'insaisissable complexité de la nature divine, infinie et absolue. Le cœur, pour sa part, a néanmoins les caractéristiques lui permettant de recueillir la présence divine comme un temple bâtit à cette fin, une terre portant en germe le souffle de vie du Vivant. La religion est donc ce médium unique d'accès à Dieu pour le cœur, à travers la Parole et le rite. Le Livre de la vie, qui regroupe la Parole du Vivant, est le Codex infinitum qui préside à la destinée du monde.
Nous pouvons en
conclure que la croyance est, sous ce rapport de la connaissance de
Dieu, supérieure à la connaissance générale car elle en est la
condition de possibilité dans la mesure où elle fait retour vers le
principe fondateur de toute connaissance, sa source unique, le Grand
Dispensateur dont elle recueille et conserve le nectar sacrée du
savoir au sein de la raison qui n'est autre que le réceptacle créé
à cet effet. La croyance est le mode d'appréhension du cœur, la
connaissance, qui est saisie objective des choses formalisées par
l'idée, le mode d'appréhension de la raison. La conjugaison des
deux modalités de la connaissance permet à l'homme adamique
d'accéder à sa réalisation en tant qu'homme accomplie ou complet,
que la tradition musulmane identifie sous le vocable de al insan al kamil.
mardi 7 février 2017
L'avenir des musulmans en France
En prenant la plume
ce soir, j'envisageais d'intituler ce texte l'avenir du réformisme
musulman, à la suite d'un colloque qui lui a été consacré
récemment. Mais très vite, il m'est apparu que le véritable sujet
n'était pas celui-ci, pas plus qu'il ne s'agissait de l'avenir de
l'islam en France, bien qu'un lien évident les reliait. C'est un
tout autre problème que nous avions à l'esprit et que nous
soulevons en ces termes et par cette dénomination : quel sera
l'avenir des musulmans en France ? L'islam étant l'affaire
exclusive de Dieu, le sort qui sera réservé aux musulmans sera
avant toute chose celui qu'ils se réserveront eux-mêmes.
Qu'entendons-nous par là ? C'est très simple. Pour bon nombre
de Français de confession musulmane, il n'y a plus d'alternative
possible. Les crises profondes traversées par le monde musulman, qui
a trouvé des échos violents jusqu'en Europe, n'a fait que
précipiter un questionnement existentiel sur leur condition de
croyant, questionnement initié historiquement depuis bien longtemps
par la conscience musulmane et qui n'a pas épargné les fidèles
français et francophones de l'islam. Tout concourait à les mener
vers cette voie du questionnement profond. L'immense retard culturel
des populations majoritaires d'Afrique du Nord, qui n'ont pas su se
réveiller de leur long sommeil historique ; le fossé
intergénérationnel ; le choc des convictions religieuses
déployé dans un environnement national d'une hostilité unique en
Europe quant au rapport à la foi ; les affirmations
identitaires exacerbées entre néo-nationalisme fantasmé et
wahhabisme exporté ; les conflits sociaux et plus récemment,
les conflits intersexuels : tout ces nombreux facteurs
coercitifs et les multiples effets qu'ils ont engendré ont mené
deux générations de musulmans a opté pleinement pour l'option
d'une réforme de l'islam.
La réforme
expliquée par les réformistes musulmans
Certains définissent
cette option comme l'abandon de pratiques culturelles jugées
rétrogrades ; d'autres parlent de redéfinir les priorités
islamiques des musulmans (éducation, accès au savoir, action social
à haute valeur éthique ajoutée). Il y aussi les partisans d'une
refonte du droit et de la jurisprudence musulmane (fiqh).
Ou encore le segment le plus extrémiste des partisans du réformisme
qui prône une sortie déguisée de l'islam par la médiation d'un
individualisme laïcisé devant les mener, selon leurs termes, à une
libération de la raison enfermée dans le dogme, et à
l'instauration d'un humanisme. Pour la totalité de ces divers
partisans de la réforme, un aggiornamento
de l'islam lui permettra une intégration profonde dans le monde
moderne et sécularisé de l'Europe et lui offrira, par conséquent,
l'espoir d'un avenir durable.
Des voix intellectuelles comme Tareq
Oubrou estiment, à raison selon nous, que penser la réforme en
terme de droit et de jurisprudence n'est pas à la mesure de la
situation qui exige un changement complet de paradigme, devant se
traduire par une théologie de l'altérité selon ses termes, pour
repenser l'islam et les défis qui l'attendent à notre époque régie
de toutes parts par la notion de complexité pour paraphraser Edgar
Morin. Effectivement, la suprématie du droit musulman qui n'a pas,
jusqu'à ce jour, été détrônée des études islamiques, est une
difficulté majeure qui masque les véritables enjeux auxquels nous
sommes confrontés.
Vers un cinquième
madh'ab européen ?
Les réformistes
musulmans qui ne prônent pas de rupture définitive avec l'héritage
islamique n'en retiennent pourtant que le fiqh
et n'envisagent cette réforme qu'en terme de normativité, autrement
dit plaident pour un nouveau formalisme juridique adapté à notre
époque, tout en prétendant refuser une triple impasse qu'ils
définissent ainsi : l'enfermement dans des traditions passées
(traditionnalisme aveugle), l'importation d'une compréhension
islamique étrangère et inadaptée (exemple : wahhabisme), ou
la dissolution totale des préceptes remplacés par un lien religieux
sentimental. Un refus qui culminerait vers une autre
proposition : poser les outils qui permettraient la fondation
d'une nouvelle école jurisprudentielle (madh'ab)
européenne inspirée historiquement par l'Espagne andalouse et
agrémentée de nouveaux avis juridiques contemporains.
Hélas, cette
option traduit certainement le désarroi le plus profond de la pensée
musulmane contemporaine qui semble condamnée à deux options :
le renouvellement formel et artificiel du discours et de la praxis
islamique via la perpétuation de fatawat
(avis juridiques) envisagées comme
panacée islamique ou bien la rupture religieuse préparée par des
élites post-musulmanes converties au sécularisme européen. Il y a
pourtant une autre voie, et à notre sens la seule qui soit
suffisamment radicale pour répondre aux vraies questions qui se
posent aux musulmans, et surtout par-delà eux, à l'ensemble de
leurs contemporains. Nous y viendrons. Avant cela, il est
indispensable de poser sur la table certains préliminaires qui
éclaireront mieux la nature de cette voie radicale que nous estimons
inévitable.
La perte du sens,
de l'être et de la destinée
Pour saisir la
profondeur et la complexité d'une voie qui par nature ne peut-être
que radicale, il suffit de prendre conscience de la triple perte
consécutive qui a déterminé la trajectoire philosophique et
politique de l'Europe post-chrétienne, trajectoire qui vient à
présent baigner les rives de la conscience musulmane européenne :
la perte du sens, la perte de l'être et la perte de sa destinée.
Dans une analyse d'inspiration heideggerienne mais adaptée à notre
univers de référence, nous reprenons une partie du constat dressé
par le philosophe allemand. Pour le dire simplement et de manière
accessible, nous pouvons nous faire une idée relativement claire de
ce qu'est la perte du sens chez un peuple, nous dirions aujourd'hui à
l'échelle transnationale, dans l'usage qu'il fait de ses mots et de
sa langue. En contexte musulman francophone, cette perte du sens se
traduit dans l'usage de termes interchangeables et vidés de leur
substance sémantique. Nous pourrions multiplier les exemples :
deux ou trois suffiront à nous en convaincre. Le terme de théologie,
qui signifie science ou discours sur Dieu (théo-Dieu, logos-raison,
discours) est aujourd'hui abondamment employé comme un synonyme de
religion et accessoirement de droit ou jurisprudence. C'est un terme
fourre-tout qui a pour ses adeptes le charme et l'élégance du
vocable académique mais dont le sens est déformé. Dans la
tradition musulmane, l'équivalent de théologie est le vocable de
i‘tiqãd
(contenu de la croyance en Allah, dogme) ou encore la discipline du
Tawhid Al-Asmâ wa-s-sifât (L'unicité
des Noms et Attributs de Dieu). Cette discipline se distingue de la
notion de fiqh,
de akhlaq
(morale ou éthique), de 'ibadat
(rites religieux), de mou'amallat
(affaires sociales ou temporelles),
etc.
Du bon et du
mauvais usage du littéralisme
Autre exemple d'un
terme dont le sens s'est perdu : celui de littéralisme. Ici c'est
l'usage qui a pervertit la compréhension du mot. Le littéralisme
est la base de tout langage et de toute communication. Nous
comprenons les mots dans leur littéralité. Le littéralisme est la
condition de possibilité d'un langage, c'est à dire d'une langue
vivante et support de communication entre les hommes. L'emploi
hyperbolique du terme pour désigner les courants néo-salafistes qui
ne tiendraient compte que du sens premier et immédiat des versets
coraniques indépendamment de leur contexte historique ou de leur
sens figuré, a fait perdre de vue une chose : le même usage du même
littéralisme est pratiqué sans vergogne par leurs détracteurs pour
valoriser les versets faisant l'éloge de la clémence, de
l'altruisme, de la quête du savoir, etc. Il y aurait donc un bon et
un mauvais usage du littéralisme et non plus un problème
intrinsèque du littéralisme. L'ironie de l'histoire voulant que les
partisans de la Réforme luthérienne aient été eux-mêmes de
fervents littéralistes qui luttaient contre l'usage métaphorique
excessif et généralisé des versets de la Bible. Passons. Nous
pourrions parler de l'emploi du terme de féminisme récemment
agrégée dans l'univers de référence islamique ou plutôt
musulman, sans tenir compte de sa généalogie moderniste et
antireligieuse ou anti-traditionnelle. Dans le même esprit, ceux qui
parlent de modernisation des pratiques de l'islam ou d'adaptation de
la religion à une culture ou un espace sécularisé semblent ignorer
les tenants et les aboutissants de ces notions complexes et
directrices en Europe. Nous ne gloserons pas sur la contradiction
profondément révélatrice consistant à plaider l'adaptation d'un
islam à la modernité et à la sécularisation tout en affirmant
rejeter la dissolution de la référence religieuse, qui est
précisément le sens de la notion de sécularisation.
Les paradoxes de
la religiosité musulmane
Cette disjonction
fondamentale des hommes avec le sens des mots et avec le langage, que
l'introduction exponentielle de termes anglo-saxons dans les langues
européennes traduit à un autre niveau, est elle-même le symptôme
d'un oubli global de l'être, d'une perte de sens ontologique de la
vocation humaine, écroulement lointain d'une civilisation plongée
dans les ténèbres de l'occultation de l'Être. Cette perte du sens
ontologique, nous pouvons l'identifier en ce qui concerne l'homo
islamicus comme une perte du sens de sa
religiosité consécutive à un retrait du Divin dans la pensée et
le discours et subséquemment dans une certaine forme de pratique
rituelle mécanique privée ou dénuée d'approfondissement
spirituel. Dieu a disparu du discours des musulmans car il a disparu
de leur pensée. Allah est devenu un nom qui les hantent et non
plus une Lumière qui les habitent et, un peu à l'image d'une partie
de la communauté juive, un Dieu au nom qu'on ne mentionne pas, qu'on
ne connait plus. Il va sans dire que ce que nous appelons
«connaissance» n'est qu'un mode de l'appréhension et de la
suggestion intuitive et spirituelle, Dieu se soustrayant par
définition aux canons étroits de la connaissance tels qu'ils ont
été établis par le scientisme européen et l'idéalisme allemand.
«Les imaginations ne peuvent
l'atteindre et les intelligences ne peuvent le concevoir».
La méconnaissance quasi complète de Dieu chez une partie importante
de nos contemporains musulmans suffirait, me semble-t-il, à
comprendre l'ampleur du désastre que nous vivons et qui engage
l'avenir et le sens de la présence musulmane en France.
Les multiples
modalités de la connaissance divine
Lorsque nous parlons
de méconnaissance de Dieu, cela recouvre l'ignorance à peu près
totale de la théologie islamique, les noms et les attributs divins,
ce qu'ils impliquent, la méditation sur l'épopée muhammadienne
(sira) et
plus globalement sur la destinée humaine, et, enfin, l'absence de
fréquentation de la présence divine dans l'accomplissement des
rites, qui sont des modes de rencontre et d'accès privilégiées
auprès Allah (Exalté-soit-Il), à commencer par la prière
rituelle, la visite des mosquées, l'évocation de Dieu dans le
rappel (dhikr),
l'invocation qui établit un dialogue permanent entre l'homme et
Dieu, le jeûne, et sans oublier bien évidemment la lecture assidu
du Coran, qui n'est autre que le Verbe divin révélé sous sa forme
ultime et définitive à l'humanité entière, et la réflexion
profonde du sens de ses versets.
Toutes ces modalités nombreuses et
toutes essentielles constituent la voie royale d'accès à Dieu car
elles sont la praxis
consacrée par Lui. Cette expérience de la présence divine est,
dans son polymorphisme même, un préalable indispensable pour mener
à bien cette entreprise de reconnexion à Dieu qui fait
actuellement défaut dans les consciences musulmanes contemporaines.
Ayant perdu le sens de l'être, et corrélativement celui des choses,
des mots et des idées, pente fatale de l'homme prométhéen dont
nous héritons aujourd'hui, l'homo
islamicus s'est retrouvé piégé dans
un vide de la pensée dont il peine à sortir quand bien même il en
aurait conscience, ce qui semble ne pas être le cas.
Replacer Dieu au
centre de la révolution religieuse
Ce constat tragique,
eu égard aux enjeux cruciaux dont nous parlions, ont débouché sur
la troisième et ultime perte qui est celle de la destinée. La crise
fatale de la conscience musulmane contemporaine et l'angoisse
profonde qui en jaillit trahit dans son effroi même l'incapacité à
saisir le sens de sa destinée, à retrouver le lit du fleuve qui l'a
porté vers les flots tumultueux de l'histoire, à en embrasser le
courant et à s'orienter courageusement et avec droiture vers les
chemins qui doivent la mener vers son terme. Ce constat qui n'est pas
autre chose qu'un acte d'accusation de la conscience religieuse
portée contre elle-même indique cependant, dans sa faillite même,
la voie de sa propre résolution qui est la voie radicale dont nous
parlions. Seule une révolution spirituelle de nature religieuse
impliquant la conscience la plus intense de la Divinité (Al
Ila') et le sens aigu de sa nature et
de son Être peuvent provoquer un renversement complet de situation
et offrir un espoir sérieux et authentique à notre commune
condition humaine. Refaire
de Dieu une référence de la pensée contemporaine en opérant un
renversement principiel de la perspective nihiliste post-moderne,
telle est la seule destinée envisageable pour les fidèles de
l'ultime religion monothéiste, la seule qui ait un sens véritable,
la seule qui entre en résonance complète avec le désespoir
contemporain d'un continent spirituel littéralement à l'agonie et
qui réclame du tréfonds de son âme la possibilité de revoir la
lumière et d'entrevoir le Visage de l'Origine (Al
Awwal)
et de l'Ultime infini (Al
Akhir).
Citons ces mots très justes d'Adrien Candiard, chercheur dans un
institut dominicain et auteur du livre «Comprendre l’Islam –
ou plutôt : pourquoi on n’y comprend rien», qui a su saisir avec
acuité la puissance et la profondeur de la religiosité qui se
dégage de la prière. «Je
crois,
écrit-il, qu’il
existe dans la tradition musulmane une radicalité plus profonde,
plus authentique, qui peut être (…) une radicalité spirituelle:
la recherche de Dieu en soi, la rencontre de Dieu dans la prière
personnelle».
En
soi, l'islam est une révolution spirituelle perpétuelle qui replace
en permanence le sujet humain face à son Principe, qui le recentre
et lui offre de ce fait la possibilité d'un mouvement, d'une
trajectoire et lui dessine une orbite qui n'est qu'une autre manière
de désigner l'accomplissement de sa destinée.
Les impasses
existentielles de la oumma
française
C'est
également le sens du khilafa
(vice-gérance, succession) primordial évoqué par le Coran,
honteusement détourné par les vicissitudes de l'histoire en une
soif de suprématisme politique dénuée de toute considération
divine, de toute pensée et de toute perspective qui soit digne du
rôle et du statut de l'homme attribués par le Créateur. Il est
paradoxal de constater que la communauté musulmane française, par
la faiblesse de sa condition socio-économico-culturelle, se soit
transmuée, de sa fonction d'axe de symétrie reliant la verticalité
centripète du message divin à l'horizontalité historique et
anthropologique de son époque, en point de fixation et d'abcès
centrifuge éloignant les hommes de la médiation du Message. La
oumma
française s'est coupée de sa trajectoire chrono-spirituelle en se
constituant elle-même comme un objet propre et différenciée de la
condition humaine de ses contemporains, même si ces derniers ont
contribué pour beaucoup à cette marginalisation. Attachée à
défendre exclusivement ses propres intérêts temporels, matériels,
sociaux et politiques alors même que ces derniers constituent en son
sein des levains de division, de dissolution et d'atomisation, la
oumma
française a dédaigné d'accomplir sa vocation qui est la condition
de possibilité de son unification et le sens de sa destinée
religieuse : réaliser l'appel solennel du monothéisme, initier
en le renouvelant le processus de dévoilement de la sacralité
divine institué dans la proposition religieuse de l'islam.
Renouer avec la
théologie islamique
Cette révolution religieuse, on l'aura
compris, excède de toutes parts les limites étriquées de toute
tentative de réforme qui ne placera pas Dieu et la question
théologique au cœur de son projet. Il n'est plus question de
juridique ou d'éthique : ces deux disciplines ont perdu tout
leur sens, privées de leur fondement, de leur Principe.
L'investissement des efforts en ce domaine doivent être complets.
Théologie spéculative (théorique) et théologie mystique (fondée
sur la pratique spirituelle) doivent être conjuguées ensemble pour
éviter le double écueil des conjectures abstraites de la pensée,
d'une part, et des illuminations secrètes, et donc inappropriables,
du cœur, d'autre part. Une pensée théologique conséquente doit
émerger de ces efforts. Un telle refondation de la pensée
théologique serait de nature à permettre à son tour une production
de la pensée conceptuelle nourrie de la Weltanschauung
islamique et qui offrirait un nouveau souffle à la pensée
occidentale elle-même, dès lors qu'elle éviterait tous les pièges
et les impasses aporétiques de la philosophie. Bien sûr, un tel
projet ne doit pas être pris à la légère et doit être pesé à
sa juste mesure. Les travaux de Tareq Oubrou constituent à ce jour
la base la plus solide de cette démarche théologique. Une
orientation exclusive de l'imam de Bordeaux, en ce domaine
fondamental, ouvrirait la voie à une école de pensée ou à tous le
moins à une dynamique intellectuelle prometteuse, à condition
d'éviter la dispersion médiatique sur toutes sortes de sujets qui
apparaissent seconds, dispersion dictée par la pression de la
société française qui réclame des changements.
Des figures plus
jeunes telles que Mohamed Bajrafil peuvent également apporter à
moyen ou long terme une contribution décisive sur ce point. Une
synergie intellectuelle qui décloisonnerait la question de Dieu d'un
fiqh
mortifère pour revivifier la pensée de l'islam qui était à la
base l'essence de la notion de fiqh
permettrait,
à n'en pas douter, l'éclosion de nombreux autres talents.
Maîtrise
des passions et apprentissage de la justice
Un
dernier point nous semble indispensable à mentionner. Personne ne
peut occulter une révolution religieuse de cette nature mais une
révolution spirituelle n'est pas une pure abstraction. Elle
s'incarne dans les Hommes qui la portent et pour ce faire, une telle
incarnation, dans l'exemplarité qu'elle promet et l'édification
qu'elle offre, doit s'accompagner chez ses auteurs d'une éthique du
comportement qui soit fondée sur la maîtrise des passions. Ce sujet
mérite à lui seul un long développement qui excède les limites de
cet article mais que nous ne pouvons pas ne pas mentionner. Le
facteur humain explique en grande partie la stagnation et
l'immobilisme des communautés musulmanes contemporaines et les idées
ne déterminent pas tout, loin s'en faut. Le bon sens inné de la
fitra
(prédisposition naturelle) sait éviter d'instinct les absurdités
sémantiques fussent-elles maquillées de la plus séduisante des
rhétoriques. En ce sens, la gestion apaisée des émotions, des
haines, du ressentiment ou de l'enthousiasme si caractéristiques de
nos coreligionnaires sera la meilleure garantie d'une préservation
de toute forme de manipulation d'où qu'elle vienne. Enfin,
l'acquisition d'une culture solide de la justice, de ce qu'est le
juste et de ce qu'il n'est pas nous délivrera des déviances nées
de l'exacerbation pathologique de la situation de dominés qui cèdent
trop volontiers à la tentation de se rêver en dominants. En somme,
l'émergence d'une culture de la responsabilité du sujet en lieu et
place d'un pathos égoïste et stérile de l'individu.
Inscription à :
Articles (Atom)












