dimanche 4 mai 2014

La nécessité d’un glossaire de la coopération internationale en terre d’islam

Voici un texte de Djamel Misraoui, un acteur humanitaire fort expérimenté et qui réfléchit aux problématiques entre les conflits géopolitiques en lien avec l'islam et les pratiques humanitaires. Son texte publié sur grotius.fr aborde la nécessité d'établir un glossaire sur les notions islamiques en usage dans le vocable de l'humanitaire. La colline ouvre le débat.


















Djamel Misraoui


J’anime depuis de nombreuses années des ateliers de réflexion, de rédaction de notes de plaidoyer, des débats dans les colloques liés à la géopolitique de l’humanitaire, etc. et le constat est toujours le même :un certain nombre de mots clés liés à la culture arabo-musulmane ne sont pas assimilés ni perçus de la même façon par les participants qui venaient de différents horizons professionnels et/ou universitaires. Par ailleurs, les différents acteurs de la coopération internationale (ONG, diplomates, bailleurs de fonds institutionnels, acteurs privés, etc) de plus en plus  conscients de la complexité de mener des opérations dans les contexte religieux et géopolitique du monde musulman et se sont rendus compte de la nécessité de mieux appréhender le champs socioculturel pour mener à bien leurs missions.

La grille de lecture du monde musulman est devenue plus fragile et extrêmement délicate depuis les évènements terroristes du 11 septembre 2001 aux États-Unis et les guerres qui les ont suivies, en particulier, en Afghanistan et en Irak. La communication entre l’Occident et le monde musulman a empiré, accentuant encore davantage le fait que chacune des parties considère l’autre comme un ennemi. Il importe par conséquent  que les organisations humanitaires en particulier perçoivent leur environnement de manière aussi distincte et différenciée que possible. La généralisation affaiblissent la compréhension mutuelle et donc la confiance, qui est la base de toute forme d’action humanitaire.(1) Pour illustrer mes propos, voici au moins deux termes de langue arabe qui connaissent une utilisation fréquente par les acteurs occidentaux de la coopération internationale et qui méritent, à mon sens, une compréhension bien aiguisée pour mener à bien des programmes d’aide et de développement sur le terrain :

Chariâ : La chariâ, veut dire « voie, chemin vers la source », représente diverses normes doctrinales, sociales, culturelles, et relationnelles édictées par la « Révélation ». Le terme utilisé en arabe dans le contexte religieux signifie : « chemin pour respecter la loi [de Dieu] ». Il est d’usage de désigner en Occident la chariâ par le terme de loi islamique qui est une traduction très approximative puisque n’englobant que partiellement le véritable sens du mot (ce terme est d’ailleurs utilisé en lieu et place de droit musulman). La chariâ codifie à la fois les aspects publics et privés de la vie d’un musulman, ainsi que les interactions sociétales(2).

Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a engagé, depuis plusieurs années, une série de dialogue et de rencontres fertiles avec les experts du monde arabe et les spécialistes de la loi canonique islamique (chariâ) des pays musulmans (Afghanistan, Pakistan, Iran, Maroc, etc.) sur les questions de la protection des victimes de la guerre, le traitement des prisonniers de guerre, qui retrouvent une sorte de compatibilité entre le Droit international humanitaire (DIH) et la loi canonique islamique car ces derniers s’accordent sur le caractère sacré de la vie, de la propriété et de la dignité humaine ainsi que sur la volonté de garantir le respect mutuel(3).














Ainsi, Le guide de Médecins sans frontières (MSF) sur le droit humanitaire, qui a été traduit en arabe et comprend une section sur le droit islamique, précise au personnel de terrain que les principes humanitaires se fondent sur des principes religieux, qu’ils soient musulmans, chrétiens, bouddhistes ou autre.

Jihâd : Le jihâd qui se traduit abusivement par la notion de la « guerre sainte » est un terme qui signifie « effort » du musulman dans le combat contre ses mauvais instincts. Sur le plan militaire, il prend une signification de « résistance » à l’agression, à l’injustice et à l’exploitation par toutes les voies légales.(4)

Aujourd’hui, la région la plus mortelle au monde depuis 2005 est l’Asie Centrale et du sud en raison des conflits en Afghanistan, au Pakistan et au Sri Lanka… À l’inverse, la deuxième région la plus mortelle, l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient, a vu son nombre de morts au combat tripler (de 2000 victimes en 2010 à 6000 victimes en 2011). Sont en cause le Printemps arabe et les conflits en Libye, en Syrie ou encore au Yémen(5). L’utilisation de la notion de jihâd par des groupes armés dans le monde musulman pour légitimer des actions en totale opposition avec les principes de l’islam. Ces groupes recrutent non seulement dans le monde arabe mais aussi en Europe, au Canada, en Australie et aux Etats-Unis, même auprès des mineurs comme c'est le cas pour le conflit syrien. Le déplacement massif des populations et la violence contre les civils sont les faits les plus marquants de ces conflits.

Un nouveau terme très médiatisé, celui de «djihadiste» vient  pimenter» le champ lexical de cette région et on le retrouve de plus en plus utilisé dans des études exploratoires ou dans des analyses diverses.

Mais la question qui reste sans réponse demeure celle de la protection des civils car les groupes « djihadistes » disposent de tout un éventail de justifications pour les attaques touchant les populations. Certains invoquent une logique de réciprocité : le fait que des armées non musulmanes tuent des civils musulmans leur donne le droit de tuer des civils non musulmans. D’autres affirment que les civils contribuent à l’effort de guerre «en acte, en parole ou en pensée». D’aucuns prétendent qu’il est parfois impossible de distinguer les civils des combattants(6).

Dans cette logique, d’autres termes, comme : terrorisme, martyr, fatwa, halal, hijab, zakat, wakf, etc. méritent d’être mieux définis. La mise en place d’un glossaire permettra de mieux nuancer leur utilisation par les acteurs de terrain en amont et en aval de programmes en vue de se faire accepter par les populations locales et leurs représentants.

En conclusion, les travaux menés par les anthropologues et les spécialistes de sciences humaines ont toute leur légitimité pour continuer à être présents dans les missions d’exploration et d’évaluation. Tout ceci dans un esprit de complémentarité et de regards croisés qui aideront certainement à avoir une compréhension plus fine et  permettront d’enlever les barrières que les acteurs de la coopération internationale ont eux même créées. Cette démarche pourra faire évoluer la perception de ces acteurs qui seront mieux acceptés et protégés par les bénéficiaires.


 (1) Andreas Wigger. Revue internationale de la Croix-Rouge. CICR. Sélection française. 2005.
(2) http://fr.wikipedia.org/wiki/Charia
(3) http://www.redcross.int/FR/mag/magazine2005_1/24-25.html
(4) http://tariqramadan.com/blog/2005/06/03/glossaire-lexiques/
(5) L’état de la violence armée dans le monde, publié le 03/04/2014.
(6) Jurisprudence du djihad – Interprétations militantes des règles de guerre islamiques. Publié le 30/04/14.

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