jeudi 20 juin 2019

Ombre en sursis


Beaucoup de gens ne servent à rien. Ils n'améliorent pas autrui, et ne sont pas plus disposés à ce qu'autrui les améliorent. Leur pas sur cette terre est lourd, leur visage grimaçant. Ils se portent eux-mêmes comme on porte un fardeau. 

Beaucoup de gens ne savent rien, et comble de l'affront, cette chose même, ils l'ignorent. Prisonniers de leurs sensations, de leurs habitudes, de leur petite sécurité, ils ne comprennent guère quelle mauvaise raison devrait les conduire à sortir d'eux-mêmes pour se tourner ailleurs, dans un autre sens, pour lever la tête vers le ciel et partir, suprême blasphème, à la Rencontre avec l'Infini. 

Beaucoup de gens ne croient en rien. Du moins, le croient-ils, dans leur mauvaise foi. Rien n'est digne de leur croyance, car la confiance se mérite et nul autre qu'eux-mêmes ne saurait l'inspirer. Incroyants, ils voudraient qu'on les croit sur parole. Le scepticisme est leur religion et pourtant, la main sur le cœur, et sur la foi d'eux-mêmes, ils ne doutent de rien. Éternels apostats que le néant lui-même vomit. 


Beaucoup de gens ne voient et n'entendent rien. Rien d'autre que la portée de leur nez, que le son de leur voix. N'écoutant qu'eux-mêmes, ils ne saisissent distinctement que l'écho de leur propre opinion, étant par ailleurs incapables de penser. Toute autre musique leur est étrangère. Leur regard se perd dans la brume de l’ego et leur parole porte en germe le conflit, comme la nuée apporte l'orage. Notre silence est une énigme qu'ils redoutent, notre apaisement, un miroir dont ils craignent le regard. La conviction les laisse perplexe et la vertu les épuise. 


Beaucoup de gens ne vivent pour rien. Et lorsque par malheur, nous nous surprenons à les questionner sur le sens de leur vie, peut-être dans l'espoir d'un sursaut, leurs traits se raidissent, leur vue se trouble et leurs cœurs frémissent. Nos mots, incompréhensibles, les traquent comme la mélodie d'un cor de chasse dont ils seraient la proie. Nos intentions, insoutenables, ont pour eux le visage défiguré d'un spectre. Vivre ? Pourquoi faire. Exister, c'est bien assez. 


Beaucoup d'Hommes marchent à la rencontre de leur destin avec l'allure insouciante d'une ombre en sursis. Et ma plus grande crainte est d'en faire partie.

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